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Chers lecteurs, 

Depuis octobre 2016, nous vous avons présenté mois par mois les titres de notre sélection pour le Prix 2017, sous la forme de nos conseils de lecture. La liste des 19 romans retenus étant maintenant complète, nous vous la proposons à présent dans l'ordre alphabétique.  

Nous vous rappelons que vous avez jusqu'au 15 juin pour nous faire connaître vos coups de cœur pour tous ceux de ces livres que vous avez aimés, sur ce blog, par courriel: lalguedor@live.fr , sur notre page Facebook, sur Twitter ou à la librairie L'Encre marine de Sant-Briac-sur-mer. C'est en tenant compte de ces manifestations d'intérêt que notre jury fera choix du titre qui recevra le Prix 2017 et dont l'annonce aura lieu le 15 juillet 

Ci-après ...

LE RAPPEL DE LA NOUVELLE FORMULE DE L'ALGUE D'OR

LA SELECTION AVEC NOS COMMENTAIRES :

> AVANT QUE LES OMBRES S'EFFACENT de Louis-Philippe DALEMBERT, Haïti

CE VAIN COMBAT QUE TU LIVRES AU MONDE de Fouad LAROUI, Maroc

> CEUX QUI RESTENT de Marie LABERGE, Canada/Québec

CHANSON DOUCE de Leïla SLIMANI, Maroc

> CREPUSCULE DU TOURMENT de Leonora MIANO, Cameroun

DESORIENTALE de Négar DJAVADI, Iran

> ENFANTS DU DIABLE de Liliana LAZAR, Roumanie

> HÔZUKI de Aki SHIMAZAKI, Japon

> LA PORTE DU CIEL de Dominique FORTIER, Canada/Québec 

LA SONATE A BRIDGETOWER d'Emmanuel DONGOLA, Congo

L'ENFANT QUI MESURAIT LE MONDE de Metin ARDITI, Turquie

> LES PUTES VOILEES N'IRONT JAMAIS AU PARADIS ! de Chahdortt DJAVANN, Iran

LES TEMPS DE LA CRUAUTE de Gary VICTOR, Haïti

> MANUEL D'EXIL de Velibor ČOLIć, Bosnie

> PETIT PAYS  de Gaël FAYE, Rwanda 

TOUT EST HALLUCINE de Hyam YARED, Liban

TROPIQUE DE LA VIOLENCE de Nathacha APPANAH, Maurice

TUNISIAN YANKEE de Cécile OUMHANI, Tunisie-Belgique-Royaume Uni

> VI de Kim THùY, Vietnam

Retrouvez dans le sommaire : le jury, la présentation de l'Algue d'Or et tous nos romans signalés les années antérieures depuis 2012 

 

LE RAPPEL DE LA NOUVELLE FORMULE 

Créée en 2008, l’Algue d’Or a pour objectif de promouvoir les romans de qualité écrits en français par des auteurs d’origines autres que française, publiés récemment. Grâce à son prix et à ses conseils de lecture dans sa lettre d’information et sur son blog, elle a déjà fait découvrir près de quatre-vingts ouvrages répondant à ces critères et suscité des rencontres avec quelques auteurs.

Ce qui a changé ...

Depuis 2012, étaient distingués deux prix, celui du jury et celui du public, l’un et l’autre choisis dans une sélection de cinq titres établie par le jury. Désormais, cette dualité n’existe plus et le public est encore plus associé au choix du prix redevenu unique.

Le jury continue d’exercer son rôle de « chasseur de titres » en examinant une quarantaine d’ouvrages chaque année pour en retenir une quinzaine mais, à présent, le public peut se prononcer, au fil des mois, sur ceux proposés dans la lettre mensuelle et sur le blog, sans devoir limiter son choix à une sélection plus restreinte. On ne parle plus de votes mais de « coups de cœur », ce qui permet à chaque lecteur de dire son intérêt pour un ou plusieurs des ouvrages de la liste sans devoir attendre de les avoir tous lus, en le faisant savoir, en une fois ou au fur et à mesure, jusqu’au 15 juin, sur ce blog ou par courriel à lalguedor@live.fr, sur Facebook ou Twitter ou encore à la librairie briacine L’Encre marine.

C’est en prenant pleinement en considération les coups de cœur du public que le jury décernera le prix dont la proclamation aura toujours lieu sur la place du Centre de Saint-Briac mais à la mi-juillet afin de permettre à ceux qui ne l’auront pas encore découvert, d’en faire leur livre de vacances. Les romans ayant obtenu presque autant de réactions favorables des lecteurs seront également signalés.  

Autre innovation : le jury souhaite pouvoir inviter un certain nombre d’écrivains francophones à venir à Saint-Briac, éventuellement en profitant de leur présence dans la région. Le projet est encore à l’étude mais devrait pouvoir se concrétiser bientôt.

« Nous faisons évoluer nos modes d’action mais notre but reste le même: il est plus que jamais de mettre en lumière la vitalité du français dans le monde littéraire d’aujourd’hui, d’encourager les auteurs à adopter notre langue pour exprimer leur talent et le public à apprécier leurs meilleurs ouvrages » Le jury.

LA SELECTION AVEC NOS COMMENTAIRES

AVANT QUE LES OMBRES S'EFFACENT  

de Louis-Philippe DALEMBERT, Haïti (Sabine Wespieser, 287 pages)

Prix du jury 2014 pour Ballade d'un amour inachevé, Louis-Philippe Dalembert nous revient avec la saga d'une famille juive qui, après avoir quitté la Pologne pour Berlin au moment où la menace de persécution commence à se profiler, devra continuer de fuir quand celle-ci se précise et trouvera finalement refuge soit aux Etats-Unis, soit en Haïti. Le personnage principal, un sympathique médecin aura même dû s'échapper du camp de Buchenwald avant de joindre l'île caribéenne où, comme d'autres, il pourra s'intégrer avec bonheur. Une histoire vraie, à peine romancée, dont l'originalité tient aux secours multiples que des membres de la communauté haïtienne, notamment d'attachants personnages très dévoués, parfois assez pittoresques, apporteront avec succès aux fugitifs tout au long de leur épopée. 

L'auteur a choisi ce cas pour illustrer le rôle peu connu que des Haïtiens ont joué durant le Second conflit mondial. Il rappelle que ce petit pays a été le premier Etat du continent américain à déclarer dès 1939 la guerre à l'Allemagne nazie et à l'Italie mussolinienne, une attitude de bravoure et presque d'inconscience compte tenu de ses moyens en armement des plus réduits. Un engagement qui ne surprend pas vraiment de la part d'un peuple de poètes, capable de tous les rêves, qui croit en même temps à la puissance des dieux vaudou. Mais aussi de la part d'une communauté qui a essaimé en Europe et va pouvoir se montrer efficace grâce aux liens étroits entre ses membres. Haïti apparaît ainsi capable d'apporter une aide véritable comme un réseau de résistance bien organisé. Il se veut aussi une terre d'accueil très ouverte aux réfugiés, particulièrement les Juifs.

Louis-Philippe Dalembert décrit avec un grand sens de la mesure une action forcément limitée mais pour autant précieuse. Il fait apprécier la qualité humaine de ses compatriotes, tout en ne passant pas sous silence l'instabilité permanente du régime. Il adopte un style de narration alerte, léger et audacieux, qui rend la lecture de son roman des plus agréables.

CE VAIN COMBAT QUE TU LIVRES AU MONDE 

de Fouad LAROUI, Maroc (Julliard, 275 pages)

Prix de l'Algue d'Or en 2011 pour son roman Une année chez les Français qui nous avait séduits pour son érudition et son humour, Fouad Laroui nous offre cette fois une histoire tragique qui s'inscrit au cœur de l'actualité la plus brûlante. Ali, jeune Français d'origine marocaine qui se prépare à réussir une belle carrière dans une société d'informatique et sa fiancée, Malika, elle aussi d'origine marocaine, vivent le parfait amour à Paris jusqu'au jour où Ali se voit écarté d'un projet stratégique, probablement en raison de l'existence de son cousin Brahim dont les tendances islamistes sont notoires, mais qui se sent rejeté en tant qu'arabe, lui qui se considérait d'abord français. D'un seul coup, son univers s'effondre, il ne sait plus à quelle communauté il appartient vraiment et, petit à petit, sous l'influence croissante de Brahim, il va chercher à imposer à Malika d'autres mœurs qui font se séparer le couple et finalement il verse dans le djihadisme sans espoir de retour. 

Au-delà du drame personnel de protagonistes attachants, l'auteur fait porter son regard sur certaines des causes de la montée du fondamentalisme en France auprès des jeunes, particulièrement les divergences sur la vision de l'Histoire. Fouad Laroui observe que les Occidentaux peinent à reconnaître les apports ancestraux du monde arabo-musulman à la connaissance scientifique, surtout dans les programmes scolaires, alors que les médias arabes qu'on peut regarder à la maison n'ont de cesse de les valoriser, suscitant un premier trouble dans l'esprit des jeunes. Mais surtout, à travers son récit nourri de références historiques et contemporaines, l'auteur démontre comment les imams radicaux en arrivent à professer que la Guerre Sainte contre les Musulmans n'a jamais cessé, que le Djihad n'est que la réponse légitime et permanente de peuples opprimés et perpétuellement humiliés et que la confrontation entre Sunnites et Chiites est systématiquement exploitée par les Coalitions qui veulent dominer le monde islamique. 

Ce livre profond mais écrit dans un style alerte et dépourvu de tout dogmatisme porte beaucoup à la réflexion. 

CEUX QUI RESTENT 

de Marie LABERGE, Canada/Québec (Stock, 570 pages) 

Celui qui est parti, c'est Sylvain qui s'est suicidé. On ne connaît pas la raison de son geste désespéré. Il n'a laissé aucun message. Le roman évoque ceux qui restent et fait parler certains d'entre eux par une alternance entre narration d'auteur et confidences à la première personne. 

Ceux qui restent, ce sont les aïeux, la veuve, la maîtresse, le fils, des amis. A chacun de réagir à sa façon, de s'abandonner ou de chercher à se reconstruire. Le lecteur pénètre dans la psychologie et l'intimité des uns et des autres, suit leurs réactions. La douleur prend des formes variées, se prolonge d'année en année pour ceux qui n'ont pas rapidement sombré dans le désespoir, revient à la surface par à-coups. Au fil des pages, de nouveaux personnages apparaissent. 

Ce qui constitue la magie d'une histoire moins sombre qu'on pourrait le croire malgré la succession de moments pénibles, ce sont surtout l'évolution des relations entre les acteurs, les rencontres qui surviennent et s'approfondissent, la compassion face à la souffrance, la capacité d'écoute et de réconfort de certains êtres et l'existence de liens affectifs très subtils.

Grande particularité, le roman de Marie Laberge épouse un style surprenant, respectant la façon de s'exprimer de chacun des protagonistes qui tient compte de leur niveau d'éducation. La veuve et la maîtresse, coiffeuse et barmaid de leur état, notamment, emploient un parler québécois populaire très accentué qui, au début, déroute un peu même s'il se comprend de mieux en mieux au long des chapitres. Cette dimension originale de l'écriture ajoute encore au réalisme d'un gros livre qu'on ne quitte pas, inspiré d'une forme d'humanisme et doté d'une très grande profondeur.

CHANSON DOUCE 

de Leïla SLIMANI, Maroc (Gallimard, 227 pages)

De Leïla Slimani, nous avions signalé en 2015 Dans le jardin de l'ogre, le premier roman. Nous la retrouvons avec grand plaisir contant l'histoire de Louise, une nounou qui n'a pas eu la vie facile avec son époux et sa fille ni ses premiers employeurs et qui va de plus en plus s'attacher au couple chez qui elle travaille désormais ainsi qu'à leurs deux enfants. Elle fait preuve à leur égard d'un dévouement sans égal. Ses jeunes patrons la jugent de plus en plus indispensable et elle va ainsi devenir un élément clé de la maisonnée. Grâce à sa présence rassurante et efficace et à son savoir-faire avec la fillette et le petit garçon qui l'adorent, la mère pourra reprendre sans inquiétude son travail d'avocate et y réussir pleinement. Le père apprécie également l'équilibre que Louise procure à tous. Tout semble aller pour le mieux mais au fil des pages la dépendance réciproque qui s'est instaurée suscite de plus en plus de doutes sur la pérennité de ce conte de fées qui s'inscrit bien dans le monde d'aujourd'hui.

Chanson douce commence par la fin de l'histoire et tout le charme littéraire de ce roman bien construit et superbement écrit réside dans la lente progression des rapports entre les êtres, traités avec justesse, ainsi que dans les allers-retours éclairants entre le passé et le présent du personnage central. Ainsi, bien que connaissant l'issue tragique du récit révélée dès l'abord, le lecteur ne se lasse-t-il pas de découvrir pas à pas le long cheminement qui y conduit.

CREPUSCULE DU TOURMENT 

de Leonora MIANO, Cameroun (Grasset, 280 pages)

Leonora Miano a été à plusieurs reprises déjà citée au tableau d'honneur de l'Algue d'Or avec Les aubes écarlatesCes âmes chagrines et La saison de l'aube qui reçut le Prix Fémina. Nous retrouvons avec Crépuscule du tourment son écriture claire et poétique au service d’une pensée vibrante. Ici, nous découvrons les destinées de quatre femmes contemporaines, toutes de sang africain mais nées sur divers continents et se distinguant par leurs origines familiales, leurs parcours et leurs sensibilités. A travers les monologues qui se succèdent, elles nous parlent de leur "commun dénominateur", un homme dont elles sont respectivement la mère, la compagne, l'ex-compagne et la sœur. Souvent, elles évoquent les mêmes faits mais vus sous des prismes différents qui mettent en lumière les figures qu'elles incarnent. Au-delà de leurs relations affectives, souvent sensuelles et toujours tourmentées avec ce personnage masculin qui ne les entend pas, c'est le vécu intime des souffrances et des errances de chacune de ces femmes en quête d'identité qui se dévoile à nous.

Comme dans ses œuvres précédentes, l’auteure inscrit le destin personnel des protagonistes dans une réflexion extrêmement documentée sur l'histoire et la psychologie de ceux qu’on dit « noirs » et qu’on devrait appeler « kémites ». Elle dénonce la brutalité des colonisations et des déportations et l'imposition d'un modèle exogène, insistant particulièrement sur l’acculturation dont les peuples vivant sur le « Vieux Continent » ou éparpillés au cours des siècles dans tous les coins du monde, ont été victimes.  Elle y voit la source des tourments et des contradictions qui agitent sans cesse les populations concernées et les rend difficilement gouvernables.

S’agissant plus particulièrement des femmes africaines, chacune de celles, nombreuses, que l'on croise dans le livre, se bat avec des schémas éducatifs, des préjugés de société dont les effets négatifs, sources d’antagonismes, conduisent les unes au sacrifice de leur personnalité profonde, voire à l'acceptation d'humiliations et de sévices, les autres à de l’hystérie ou du fanatisme. Mais Leonora Miano est bien consciente de la solidarité  qui devrait lier les êtres humains et plus encore les femmes héritières des belles figures de la mythologie kémite, puissantes et miséricordieuses. C'est pourquoi les pages les plus attachantes de ce livre exigeant sont sans doute celles qui exaltent la « sororité », l'union, même de brève durée, des héroïnes du récit lorsque l’une d’entre elles est persécutée et humiliée. 

DESORIENTALE 

de Négar DJAVADI, Iran (Liana Levi, 350 pages)

Dans une salle d'attente bondée de l'hôpital Cochin, Kimiâ, un long tube en carton rempli du germe de celui qui sera le géniteur de son enfant, meuble le temps qui s'écoule en s'adressant au lecteur avant d'être appelée à son tour. Elle lui raconte sa vie, depuis sa naissance en Iran, dans une famille aisée, de parents intellectuels opposants au Shah puis à l'Ayatollah Khomeiny - comme l'auteure du livre elle-même. Pour échapper à la menace de persécution, les parents et leurs trois filles ont dû s'exiler clandestinement en France. La narratrice remonte aux tribulations de ses ancêtres en mettant en scène les membres de sa famille depuis trois générations, de la quasi-féodalité à l'Iran 

d'aujourd'hui. Mais Kimlâ est aussi devenue une fille de l'Occident contemporain. Dès qu'elle l'a pu, elle a pris sa liberté pour se lancer dans l'aventure, l'ivresse de la jeunesse des années rock et punk, cherchant à tirer un trait sur le passé et à s'assumer telle qu'elle est. Le néologismedésorientale vient de là.

L'histoire nous fait en même temps que découvrir la spécificité de la culture iranienne avec ses croyances, mieux comprendre la réalité des bouleversements successifs qui ont marqué le pays comme les réactions populaires face à la montée des totalitarismes successifs. Par souci de précision, les références aux événements ou aux traditions sont complétées par de nombreuses notes de bas de page.

Négar Djavadi, scénariste de cinéma avant de se lancer dans son premier roman, manie avec dextérité les retours en arrière. Elle parsème son livre de séquences fortes, comme celles d'un film dramatique. Sa construction originale, l'emploi de métaphores généralement empruntées au septième art ou à l'informatique, apportent une légèreté de ton qui favorisent la lecture d'un texte très dense. L'auteure qui a déclaré avoir voulu conjuguer "une façon très iranienne, très orientale, de raconter les histoires à travers de nombreuses digressions et l'intimisme propre à la littérature française " a réussi l'exercice. 

ENFANTS DU DIABLE  

de Liliana LAZAR, Roumanie (Seuil, 269 pages)

En 2010, l'Algue d'Or décernait son prix à Terre des affranchis, le premier premier roman de Liliana Lazar. Avec Enfants du diable, elle nous offre aujourd'hui une nouvelle révélation des scandales du régime de Ceausescu mais aussi la découverte d'un village rural, pauvre et isolé, situé tout au Nord du pays. La population, sans échapper à la pression totalitaire, y vit dans des conditions encore quasi médiévales et l'on ressent ici l'ambiance fantastique qui ancrait déjà le précédent ouvrage dans la culture roumaine.

L'histoire est celle d'une sage-femme peu séduisante, fonctionnaire disciplinée qui vit seule et n'a qu'un rêve, celui d'avoir un enfant à elle. Pour y parvenir, elle saura détourner clandestinement la réglementation très stricte imposée en matière d'adoption. Par crainte de perdre le trésor de sa vie, elle sera amenée, quelques années après à se faire nommer, bien loin de Bucarest, à Prigor où, en plus d'assurer toutes les missions du dispensaire, elle suscitera la création d'un orphelinat destiné à accueillir les enfants sans parents ou abandonnés comme le régime se félicite d'en créer un peu partout. Au-delà de la description désastreuse de cet établissement où règnent en fait misère et sévices ainsi que celle des drames qui se déroulent dans le village et des bouleversements que connaîtra celui-ci avec la chute du communisme, c'est le comportement de la mère adoptive prête à tout pour garder et protéger son fils qui donne son sel au récit. 

Marqué par de perpétuels rebondissements, mettant en scène des personnages, qui ne cessent de surprendre et dont certains semblent sortis de contes d'ogres plus que de fées, ce roman sombre mais palpitant, remarquablement conduit, tient perpétuellement en haleine le lecteur.

HÔZUKI

de Aki SHIMAZAKI, Japon (Leméac/Actes Sud,142 pages)

C'est la quatrième fois que nous évoquons un roman de Aki Shimazaki, cette auteure japonaise vivant au Canada: en 2009, nous lui avions attribué notre premier prix pourMitsuba ; en 2013, Tsukushi faisait partie de nos finalistes; en 2015, nous retenions Azami dans notre liste. Difficile de ne pas céder aux qualités rares de ces récits très courts, à peine pallient concision et délicatesse, comme à la recherche de cette perfection atteinte "non quand il n'y a plus rien à ajouter, mais quand il n'y a plus rien à retrancher" ainsi que le disait Saint-Exupéry. Autre  originalité des ouvrages de Aki Shimazaki qui s'inscrivent dans la série Au coeur du Yamatoleur enchaînement. D'un titre à l'autre, nous retrouvons un des protagonistes lus longs que des nouvelles, empreints du charme de la culture nippone, qui qui continue sa vie révélant de nouvelles facettes de sa personnalité, poursuivant son aventure humaine. Cependant, chaque épisode se suffit aussi à lui-même. Il n'est donc pas nécessaire de connaître les précédents pour apprécier celui que l'on est en train de lire. 

La narratrice de Hôzuki  n'est autre que Mitsuko, naguère surnommée Azaki. Elle est ici propriétaire d'une boutique de livres rares, vivant avec sa mère et son fils, le petit Tarô, enfant métis et sourd-muet dont le père disparu est sans doute espagnol. Pour compléter ses fins de mois, Mitsuko, suivant la tradition des geishas - qui n'est pas, rappelons-le, ressentie comme dégradante à la différence de la prostitution sexuelle - est, une fois par semaine, entraîneuse dans un bar de luxe où elle côtoie des intellectuels.  L'histoire tourne autour de l'intérêt que porte à la mère et au garçon une cliente très distinguée de la boutique, elle-même maman d'une fillette, et des liens qui se tissent entre les deux enfants. 

L'intrigue ressemble un peu à un conte de fées mais, après tout,  il arrive à la réalité d'être encore plus étonnante que la fiction... A travers le mystère entourant de plus en plus les relations entre les personnages, se dessine surtout une vision très raffinée de l'amour maternel et des comportements que celui-ci peut susciter dans le coeur d'êtres généreux et sensibles. 

LA PORTE DU CIEL 

de Dominique FORTIER, Canada/Québec (Les Escales, 253 pages)

Aux Etats-Unis, pendant la Guerre de Sécession, tandis qu'au Nord, les Yankees commencent à douter de la légitimité de l'esclavage, au Sud, la règle n'a pas changé. C'est dans ce contexte qu'en Louisiane, un docteur et son épouse vont cependant arracher au commerce des êtres, une pauvre "mulâtre" pour la traiter ensuite comme un membre de la maisonnée, sans esprit de discrimination et lui ouvrir ainsi "la porte du ciel". Choisie par leur fille, elle accompagnera celle-ci durant leur adolescence et au-delà même du mariage de la jeune blanche. La belle-famille de celle-ci est très traditionnelle et c'est la belle-mère qui commande. Un à un, les hommes  partent courageusement au combat sans se résoudre à la défaite, même lorsque celle-ci devient inéluctable et ils en reviennent encore confiants. 

Dans cet univers où l'égalité des sexes n'est pas même imaginable, les femmes se vouent, quant à elles, à la broderie et confectionnent des drapeaux à n'en plus finir pour apporter une contribution à la hauteur de leur compétence reconnue. Du début à la fin d'un roman qui baigne dans la réalité historique tout en prenant quelques libertés avec les événements, ce que l'auteure reconnaît, on les voit aussi coudre toute forme de courtepointes, assemblage de couleurs comme de mots ayant un peu valeur de symbole. 

 D'une écriture superbement maîtrisée, nourrie d'images qui donnent sans cesse l'envie de goûter à nouveau la beauté des phrases, le roman de Dominique Fournier est un vrai régal littéraire. Au-delà d'une histoire prenante parce que très humaine, où l'on rencontre des cœurs plus ou moins généreux et de dangereux fanatiques aussi bien que des âmes pures, et où se croisent des amours, certaines inavouées, d'autres coupables, c'est un tableau criant de vie, entre Amérique de légende et triste réalité, qui est brossé tout en finesse, du début à la fin.

LA SONATE A BRIDGETOWER  

d'Emmanuel DONGOLA, Congo (Actes Sud, 334 pages)                                  

En juin 1789, arrivent à Paris Frederick de Augustus Bridgetower, "nègre" de la Barbade descendant d'un esclave affranchi mais se faisant passer pour un prince d'Abyssinie, et son fils George, "mulâtre" de neuf ans. Comme le tout jeune Mozart et son père, quelques années auparavant, ils viennent d'Autriche où Frederick de Augustus a servi pendant de nombreuses années en tant que page d'un prince et où le petit George a montré des dispositions exceptionnelles pour le violon auprès du grand Haydn dont il était l'élève. Frederick de Augustus espérant que l'histoire se répétera, traîne son jeune prodige sur les traces de Mozart dans les salons parisiens. Son opiniâtreté, la chance qui leur sourit et le talent du jeune garçon leur ouvrent les portes des cercles les plus distingués et les plus éclectiques où gravitent autour de la noblesse musiciens, philosophes des Lumières et scientifiques, les premières féministes, beaucoup de Blancs mais aussi plus de mulâtres qu'on ne l'imagine. 

George a le vent en poupe, même la reine Marie-Antoinette le remarque...mais éclate la Révolution et les voici préférant s'exiler à Londres où, après des moments bien sombres, à défaut de relations dans le beau monde, d'heureuses rencontres et la magie du jeune virtuose en feront le protégé du prince de Galles. Le père qui se découvre une âme de militant abolitionniste lorsqu'il cesse de faire illusion, se fera chasser d'Angleterre tandis que le fils continuera d'accumuler les succès dans la capitale britannique puis à Vienne.

Emmanuel Dongala, déjà salué par l'Algue d'Or en 2011 avec Photo de groupe au bord du fleuve, a accompli un énorme travail de recherche pour ce récit, admirablement documenté du point de vue historique et musical, qui se fonde sur la destinée authentique du musicien et compositeur George Bridgetower, ami pendant un temps de Beethoven, lequel avait effectivement pensé lui dédier la Sonata qui deviendra "à Kreutzer".

L'auteur a conçu un roman d'une grande précision qui n'a pas pour seul mérite de sortir des oubliés de l'Histoire l'aimable Bridgetower. Au fil des pages, il fait voyager le lecteur à travers l'Europe, décrivant avec minutie des lieux àl'époque du récit, ressuscitant avec force les atmosphères du temps. Il met en scène nombre d'artistes et d'intellectuels, y compris parmi ceux qui passeront à la postérité, ainsi que des têtes couronnées. Il porte surtout un regard vif sur la lente évolution des idées face à l'émancipation des Noirs. Un livre alerte et original, qui offre des heures de plaisir.

L'ENFANT QUI MESURAIT LE MONDE 

de Metin ARDITI, Turquie (Grasset, 294 pages)

Encore un écrivain dont nous avons plusieurs fois retenu des ouvrages: Prince d'orchestre en 2013, La confrérie des moines volants en 2014 et, dès 2012, Le Turquetto qui avait obtenu notre Prix du public. Son nouveau roman parvient encore à nous surprendre par son originalité et ses qualités d'écriture. 

Le théâtre de ce récit contemporain est une île grecque. Deux de ses principaux personnages sont un garçon et une jeune fille: Yannis, enfermé depuis sa naissance dans son monde intérieur mais qui se trouve étrangement doté d'étonnantes facultés mathématiques et dont l'obsession est de maintenir en permanence l'ordre du monde à travers d'incroyables calculs et Dickie, américaine d'origine grecque passionnée d'archéologie, à la recherche du Nombre d'Or, décédée accidentellement dans l'île de Yannis. Le lien entre eux est Eliot, père de Dickie, un architecte retraité qui ne parvient pas à se remettre du décès de celle qu'il adulait en dépit de leur éloignement physique. Afin de ne pas quitter spirituellement sa fille et pour honorer sa mémoire, il décide d'abandonner les Etats-Unis et d'aller vivre dans cette île où elle menait ses travaux, avec la détermination d'achever ceux-ci. Sur les conseils d'un prêtre, il accepte aussi de prendre sous sa protection Yannis qui est élevé par sa mère et une communion profonde s'établit entre l'homme et l'enfant. 

L'histoire s'inscrit dans le contexte remarquablement décrit de cette terre insulaire dont la population qui souffre d'une extrême pauvreté depuis la récente "faillite" économique du pays  se trouve subitement contrainte à un choix digne des héros de la mythologie. Il s'agit de trancher entre un espoir de mieux-être matériel, grâce à des promesses d'investissements inespérées, et le désir de préserver un patrimoine et un art de vivre menacés par les changements envisagés. C'est un déferlement d'intérêts personnels, de considérations généreuses ou sordides qui va déchirer les habitants de l'île. Le lecteur découvrira à travers le dénouement inattendu de cette situation ce qui donne son unité à un roman qui navigue habilement entre la pureté de la pensée antique, les considérations économiques et politiques les plus actuelles et les drames personnels. 

Plus que tout, Metin Arditi, investi lui-même dans la lutte en faveur des enfants autistes, a su donner de ceux-ci une vision particulièrement attachante à travers le portait de celui qui justifie le titre du livre.

LES PUTES VOILEES N'IRONT JAMAIS AU PARADIS !  

de Chahdortt DJAVANN, Iran (Grasset, 208 pages)

Chahdortt Djavann a plusieurs fois retenu notre attention avec ses romans issus de son histoire personnelle et faisant large place à la psychanalyse. En 2015, nous lui avons attribué le Prix du jury pour son captivant Big Daddy .

Elle consacre son nouveau livre toujours en forme romanesque au phénomène de la prostitution dans l'Iran d'aujourd'hui. Tandis que les autorités du pays proclament que celle-ci, illustration du plaisir interdit de la chair, a été éradiquée, l'auteure affirme tout au contraire que les filles de rue, qui n'ont qu'à lever un coin de leur tchador pour racoler, sont légion même dans une ville très religieuse comme Mashhad.

On parle de "Fessad", terme persan qui signifie la corruption, la débauche, incluant ladite prostitution. "Eliminer", verbe que l'on préfère à celui d'assassiner, les femmes qui s'y livrent est plutôt considéré comme un acte salutaire. Ainsi leur exécution sauvage ne heurte-t-elle pas les consciences et les coupables ne sont-ils pas vraiment recherchés par la police.

L'Islam est bien sûr invoqué qui est prétendu admettre la légitimité de la mort donnée aux fautives après avertissements. Pour ne pas se laisser déposséder de leur autorité, les mollahs considèrent toutefois que seuls ceux qui sont habilités à exécuter la sanction peuvent l'appliquer, ce qui explique que les meurtriers, en fait des obsédés sexuels, préservent leur anonymat.

Dans cet ouvrage au style et aux images particulièrement rudes, Chahdortt Djavann, après avoir campé le décors à travers le récit émouvant du destin parallèle et tragique de deux adolescentes, a choisi d'adopter une approche particulièrement originale dont elle s'explique elle-même dans le texte. Celle-ci consiste à donner la parole à des victimes de ces atrocités sans vergogne. Les unes après les autres, elles vont raconter outre-tombe leurs drames. Il ne sera pas nécessaire de conclure. Les histoires terrifiantes qu'il découvre au fil des pages auront suffit à édifier le lecteur.   

LES TEMPS DE LA CRUAUTE 

de Gary VICTOR, Haïti (Philippe Rey, 169 pages)

Les temps de la cruauté  se présente dans la continuité de Maudite éducationqui faisait partie de la sélection pour notre Prix 2013 et de L'escalier de mes désillusions dont nous avions conseillé la lecture en 2015. On y retrouve en effet le même héros-narrateur, mais quelques références seulement permettent de faire le lien entre le nouveau titre et les précédents. Ce dernier peut donc parfaitement être découvert et apprécié sans avoir lu les autres.

A l'heure où la dictature des Duvalier a fait place à la nouvelle république qui n'a pas vaincu la pauvreté dans "la perle des Caraïbes", Carl Vausier, l'écrivain journaliste, sorti d'une déception conjugale va chercher à compenser sa solitude en s'employant à venir en aide à une jeune maman et son bébé qu'il rencontre dans un cimetière où la malheureuse est obligée de se prostituer pour survivre. Cela va le conduire à faire appel à des personnages douteux et à pénétrer un milieu peu fréquentable. Ainsi commence le récit au cours duquel sera également raconté un épisode antérieur, tout aussi troublant, de la vie de Carl. On y découvre une femme martyrisée qui tente d'échapper à la violence de son époux. Finalement, des liens apparaîtront entre ces deux moments de la vie du protagoniste. La misère et la maltraitance des femmes dominent dans la description d'un univers fait de violence et de cris de douleur mais aussi de sentiments d'une extrême délicatesse de la part des victimes.

Gary Victor, comme dans tous ses ouvrages, nous plonge, de sa plume magique, dans une culture profondément haïtienne. Les faits concrets qui constituent l'histoire peuvent se comprendre de manière rationnelle mais aussi à la lumière des croyances vaudou et d'une certaine perception de la religion chrétienne. Les rêves divinatoires, les sorcières et la malédiction des objets, même une statue de la Sainte Vierge qui semble dotée de pouvoirs étranges, sont présents au long des pages, comme l'appel à la prière et les signes de croix protecteurs.Particulièrement prenant, le roman transporte ainsi le lecteur dans un monde bien particulier suscitant compassion et curiosité. Cette singularité lui confère un charme qui tient de l'envoûtement. 

MANUEL D'EXIL

de Velibor ČOLIć, Bosnie (Gallimard, 200 pages)

Homme de lettres bosniaque réputé, le protagoniste de ce roman est amené, à la suite de sa désertion de l'armée dans laquelle il avait été enrôlé de force, à rechercher asile en France. Il se retrouve dans un foyer de demandeurs de la ville de Rennes où il a quelque difficulté à admettre son entrée dans une nouvelle vie, celle de réfugié. Si le statut lui est accordé, il doit, comme ses semblables, rechercher les moyens de subsister et de s'intégrer. De plus, il a la ferme ambition de renouer avec l'écriture, lui qui a étudié les auteurs français et admire la culture française sans en maîtriser encore la langue.  

Son aventure personnelle lui fera rencontrer de multiples personnages, souvent pittoresques. Elle l'amènera à exercer des métiers pour lesquels il n'a guère d'aptitude, à se rendre à Paris et à entreprendre un voyage vers l'Est, jusqu'en Hongrie, au moment où les migrations se produisent plutôt en sens opposé. Petit à petit, malgré les épreuves et des périodes de découragement, il parviendra à reconquérir sa notoriété d'écrivain. C'est en Bretagne qu'il s'installera définitivement et exercera son talent.  

De Velibor Čolić, nous avions sélectionné en 2015 Ederlezi - l'étrange histoire d'un orchestre tzigane à travers les ans, dont l'une des originalités était d'être contée au rythme de la musique de ce peuple - qui nous avait déjà démontré les talents littéraires de l'auteur. Celui-ci nous revient avec ce Manuel d'exil  dont le sous-titre Comment réussir son exil en trente-cinq leçons illustre les intentions. S'agit-il vraiment d'un manuel et celui-ci est-il réellement porteur de leçons ? On découvre plutôt dans le livre l'épopée du narrateur contée, étape par étape, à la manière d'un journal, avec ce qu'il faut de descriptions, de portraits et d'images pour mériter la qualification de roman. Le plaisir qu'on éprouve à sa lecture tient surtout à la pertinence des regards de Velibor Čolić et à la force de ses ressentis. 

PETIT PAYS 

de Gaël FAYE, Rwanda (Grasset, 217 pages)

Auteur-compositeur-interprète, Gaël Faye livre avec Petit pays son premier roman. Le pays dont il s'agit est le Burundi, où vit le narrateur, Gabriel que l'on appelle Gaby. Si le récit est rapporté vingt ans après son déroulement, le mode d'expression demeure celui du très jeune garçon qui conte son histoire au présent. Né d'un père français ayant de l'Afrique la vision pure et dure du vieux colon qui exerce sur lui une influence déterminante, et d'une mère tutsi réfugiée du Rwanda et attachée à ses racines, Gaby vit, dans une impasse apparemment préservée, au milieu d'autres jeunes pour la plupart également métis, d'abord divisés mais devenant solidaires quand il s'agira de préserver leur oasis. 

Le contexte est celui, authentique, des drames successifs qui frappent la région des Grands Lacs, du génocide rwandais commis par les Hutus aux massacres dont les Tutsis se rendent coupables de l'autre côté de la frontière. On connaissait  déjà le déroulement sanglant de ces drames qui ont horrifié la terre entière mais ce qui constitue l'originalité du roman, ce qui le rend émouvant et attachant, est le regard d'enfants mûris avant l'âge, porté sur la réalité de la tragédie et sur les rapports entre les différentes populations concernées ainsi que leur volonté de s'engager pour défendre leur territoire, fût-ce au prix de la violence. 

A travers une aventure pleine de rebondissements, dont chacun des acteurs est campé tout en finesse, le lecteur revit en profondeur un épisode parmi les plus tragiques de l'histoire contemporaine, en en découvrant des dimensions cachées, profondément bouleversantes. On soulignera aussi la qualité de l'écriture de ce roman qui a reçu le Prix Goncourt des Lycéens.   

TOUT EST HALLUCINE 

de Hyam YARED, Liban (Fayard, 437 pages)

De Hyam Yared nous avions déjà apprécié, en 2013, La malédiction. Le récit qu'elle nous  propose aujourd'hui tourne autour de l'histoire de la narratrice, Justine. Il commence au Caire où la jeune enfant grandit avec son père, en l'absence de sa mère, élevée sous la protection d’une tante clouée dans un fauteuil roulant pour une raison inconnue. La protagoniste, tombée dans le coma à l'âge de cinq ans, n'a aucun souvenir de ce qui a pu se passer avant. Père et tante ne veulent pas lui en parler, pas plus qu'ils ne lui font connaître les raisons de la disparition de sa mère. Le père dont l'origine est un peu mystérieuse, est obsédé par la chute de l'Empire chrétien d'Orient. Pratiquant un intégrisme absolu, il ne rêve que de rétablir le pouvoir de Constantinople et ne veut pas entendre prononcer le nom du Liban, ce pays né des dominations ni qu'on évoque l'Islam qui a prolongé l'oeuvre destructrice de l'Occident chrétien.

Dès qu'elle le pourra, Justine décidera de partir pour Beyrouth, lieu qui semble cacher tant de secrets familiaux qu'elle voudrait percer. Elle y fera d'étonnantes rencontres et surtout celle de la très extrovertie Dalal, issue d'une famille de Palestiniens fondamentalement engagés dans la lutte, qui trouve dans une sexualité débridée sa source de libération. Tout le contraire de Justine pour qui l'écriture et l'amour romantique sont les vraies sources de vie. L'aventure ne s'arrêtera pas là et la suite sera encore nourrie d'un mélange de faits et d'illusions.

L'originalité du roman tient particulièrement à l'image qu'il présente dedifférentes formes de fanatismes et d'hallucinations, à travers une variété de personnages et de filiations, en s'appuyant sur des réalités historiques et sur des déviances psychologiques. Quelques répétitions d'une écriture inhabituelle, plutôt "en boucle", peuvent dérouter. La longueur de l'ouvrage est, quant à elle, compensée par la brièveté de chacun de ses cent vingt-deux chapitres dont la plupart ne dépassent pas deux pages. Il se dégage de ce livre une impression étrange qui surprend mais ne manque pas d'intérêt.

TROPIQUE DE LA VIOLENCE 

de Nathacha APPANAH, Maurice (Gallimard, 175 pages)

Nombre de romans, d'auteurs issus de divers horizons géographiques, parmi ceux ayant été précédemment sélectionnés par l'Algue d'Or, dévoilaient des univers d'extrême misère et  de grande violence dans lesquels les enfants, loin d'être chéris et protégés, étaient au contraire exploités, violentés, enrôlés mais où, jetés de manière précoce dans le combat de la vie, ils s'organisaient souvent en mini sociétés où régnait la solidarité, les plus menacés bénéficiant de la protection des plus forts. 

Tout au contraire, dans Tropique de la violence, Nathacha Appanah, native de l’île Maurice, plonge le lecteur dans l'univers totalement cauchemardesque d'une jeunesse abandonnée à elle-même au sein d'un des pires ghettos de Mayotte. Les enfants et adolescents qui s'y terrent se livrent à toutes les formes de criminalité et se révèlent être des loups impitoyables les uns pour les autres, terrifiés par la férocité de Bruce, le chef  de meute, qui sait qu'il sera lui-même dépecé par les siens au moindre relâchement de son autorité despotique.

Moïse, nouveau-né comorien, abandonné par sa jeune mère, recueilli par Marie, infirmière "de France" qui exerce à Mayotte et élevé avec amour dans l'aisance  et la sécurité  dont bénéficient les enfants de Métropolitains, ressentira, parvenu à l'adolescence, le besoin de retrouver ses origines. Il répondra ainsi à l'appel de la meute et rejoindra la fausse liberté du ghetto, devenant la proie de Bruce qui lui voue une haine nourrie de jalousie et de frustration. En effet, le terrible chef se souvient d'avoir été un petit garçon docile et timide dont le père rêvait qu'il obtiendrait de hauts diplômes, irait en métropole et "porterait un costume". Hélas, jugé, de façon expéditive, inapte aux études et rejeté par un système scolaire si peu adapté à son mode de vie, il a basculé dans la délinquance et a été saisi par une rage envers la société qui lui sera fatale.

Dans ce livre désespéré, où l'on voit littéralement les petits de l'espèce humaine retourner à l'état sauvage, mais bien loin du romantisme souvent attaché à cette notion, l'auteure a campé aussi de belles figures  qui, avec leurs faibles moyens et un succès mitigé, tentent de sauver "la part d'humanité" tellement bafouée et dénoncent l'incroyable situation qui règne dans "ce morceau de France" et également sous tant d'autres cieux.

TUNISIAN YANKEE 

de Cécile OUMHANI, Tunisie-Belgique-Royaume Uni (Elyzad, 284 pages)

Daoud est un jeune Tunisien né à la fin du dixième-neuvième siècle, à l'heure du Protectorat français. Son engagement dans les premiers mouvements de libération l'obligera à fuir son pays pour les Etats-Unis où il deviendra Darwood. Lorsque son nouveau pays entrera dans le Premier conflit mondial, il participera au débarquement des troupes américaines en France et c'est à la suite d'un acte de bravoure qu'il se retrouvera grièvement blessé dans le département de l'Oise. De l'hôpital de fortune où il attend de savoir s'il devra être amputé d'une jambe, soutenu par la morphine, il voit défiler tous les moments de sa brève existence. C'est cette histoire aux épisodes souvent douloureux, que découvre le lecteur au fil des pages. 

L'intérêt du roman réside beaucoup dans la découverte de mondes en évolution à une époque marquante de l'Histoire qui laisse entrevoir les bouleversements à venir. Il fait connaître la réalité d'un peuple tunisien sous domination, largement miséreux, tout imprégné de sa culture et déjà animé, à travers sa jeunesse, d'une volonté de libération. En suivant les étapes du récit, on perçoit la détresse des "migrants" européens du début du 20ème siècle, obligés par la misère ou l'oppression à s'expatrier dans une Amérique riche de promesses et d'exigences. Le lecteur plonge avec Daoud-Darwood dans un New York cosmopolite où coexistent des communautés de ressortissants et de réfugiés qui ont du mal à s'accepter mutuellement. L'internationalisation de la Grande Guerre conduira à des rapprochements qui transcenderont pour un temps les origines.  

Tunisan Yankee est aussi un livre attachant par les sentiments qu'il décrit tels que la pudeur du père qui ne veut pas avouer sa ruine, la solidarité entre camarades, le soutien attentif des soignants dans le pire des contextes, la sensibilité du protagoniste lui-même et surtout peut-être la tendresse de la vieille Mouldia qui a élevé Daoud après le départ de sa mère et celle des jeunes jeunes femmes délicates et lumineuses dont on comprend sans mal que notre héros tombe amoureux. Dépourvu de toute forme de mièvrerie mais réellement émouvant ce roman est celui d'un destin humain dérisoire et tragique.

VI  

de Kim THùY, Vietnam (Liana Levi, 138 pages)

Après Ru qui l'avait rendue célèbre en 2010, Kim Thùy nous avait intéressés avec Mãn en 2013 que nous avions évoqué dans notre lettre. Nous la retrouvons de nouveau habitée par le Vietnam d'avant et d'après la Révolution.

Cette fois, c'est Vi qui raconte, à la première personne, son histoire. Vi, au complet Bâo Vi, signifie littéralement "Précieuse minuscule microscopique". Un prénom sans doute prédestiné pour cette jeune femme qui apparaît surtout comme une discrète observatrice des personnages qui entourent ou conduisent sa propre existence. Elle parle d'eux plus que d'elle-même, avec attention et finesse.

Son vécu est cependant celui d'une aventure permanente. Des membres de sa famille et de leurs proches, on apprécie d'abord les portraits délicatement brossés. La protagoniste élevée dans le Vietnam du Sud indépendant, sera bientôt privée de son père détenu par les révolutionnaires et devra s'exiler avec sa mère et ses frères au Canada.

Au gré de ses voyages et de son installation provisoire dans d'autres pays, pour des motifs professionnels comme pour des raisons de cœur, on la suivra à travers l'Amérique du Nord, l'Europe et l'Asie. Elle reviendra même pour un temps au Vietnam réunifié.    

Toute la délicatesse d'expression, la poésie des mots et des images de Kim Thùy comme son souci de la précision dans la simplicité du verbe, se retrouvent dans ce roman aux chapitres brefs et bien construits qui se lit avec un plaisir particulier.

A bientôt !

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JOSEE RICHARD | Réponse 28.05.2017 18.30

Mes coups de coeur: CE VAIN COMBAT QUE TU LIVRES AU MONDE de Fouad LAROUI, CHANSON DOUCE de Leïla SLIMANI et DESORIENTALE de Négar DJAVADI.

ANDREE GAIETY | Réponse 24.05.2017 15.56

Je vote pour TOUT EST HALLUCINE et pour TUNISIAN YANKEE

ALAIN RENDUY | Réponse 22.05.2017 16.41

J'ai aimé TROPIQUE DE LA VIOLENCE > mon coup de coeur !

DENIS POIRIER | Réponse 22.05.2017 13.16

LA SONATE A BRIDGETOWER

HANS HERZEIL | Réponse 19.05.2017 14.08

Pour VI

CHRISTINE LACROIX | Réponse 19.05.2017 09.31

Je me prononce pour MANUEL D'EXIL et pour TUNISIAN YANKEE. Merci

D.PERCERONI | Réponse 17.05.2017 17.48

Je vote pour "Les temps de la cruauté" de Gary Victor, un chef d'oeuvre !

CLAUDE ARNOULT | Réponse 16.05.2017 16.04

Je donne mes coups de coeur à CREPUSCULE DU TOURMENT et HÔZUKI. En vous remerciant pour vos excellents conseils de lecture

DIDIER MAROIS | Réponse 15.05.2017 16.57

LES PUTES VOILEES ... et PETIT PAYS

BERNADETTE HEBRARD | Réponse 15.05.2017 12.24

J'ai bien aimé tous les romans de la sélection que j'ai pu lire. Bravo pour vos commentaires ! Je choisi CE VAIN COMBAT QUE TU LIVRES AU MONDE

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Commentaires

Aujourd'hui | 18:30

Mes coups de coeur: CE VAIN COMBAT QUE TU LIVRES AU MONDE de Fouad LAROUI, CHANSON DOUCE de Leïla SLIMANI et DESORIENTALE de Négar DJAVADI.

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24.05 | 15:56

Je vote pour TOUT EST HALLUCINE et pour TUNISIAN YANKEE

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22.05 | 16:41

J'ai aimé TROPIQUE DE LA VIOLENCE > mon coup de coeur !

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22.05 | 13:16

LA SONATE A BRIDGETOWER

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