L'ALGUE D'OR vous accueille !

Chers amis et visiteurs,

 

Nous vous annonçons maintenant les deux derniers romans de la sélection pour notre Prix 2020.

 

Vous nous avez déjà adressé de nombreux coups de cœur en faveur de certains des ouvrages précédents et nous vous en remercions. N'hésitez pas à continuer pour tous ceux de la liste désormais complète qui vous plaisent ! Comme vous le savez, il n'est pas nécessaire d'avoir lu les douze titres pour cela. 

 

Vous avez jusqu'au 1er juillet, à notre adresse courriel (lalguedor@live.fr), sur ce site, à travers notre page Facebook, par Twitter ou physiquement à la librairie de Saint-Briac "L'Encre marine". 

 

 Encore merci de nous aider à faire le choix final !

 

Au plaisir de recevoir vos réactions ...  et  PRENEZ GRAND SOIN DE VOUS !

 

LES DEUX NOUVEAUX ROMANS ...

LE DERNIER SYRIEN d'Omar Youssef SOULEIMANE, Syrie (Flammarion, 259 pages) 

Dans la Syrie du début de la dernière décennie, des jeunes gens, vivant dans différentes parties du pays, tous inspirés par le Printemps arabe, pleins d'espoir et de volonté, se mobilisent clandestinement pour organiser des manifestations, moins en vue de renverser le régime que d'obtenir de celui-ci le respect des libertés fondamentales. Ce vœu semble d’abord passablement toléré sous surveillance policière, mais il suscite rapidement une forte répression : ne met-il pas en péril un pays menacé par les Américains qui ont déjà anéanti l'Irak et par le voisin Israël ? En temps de guerre, ne faut-il pas accepter l'état d'urgence avec ses contraintes ? C'est ce que pense le régime. Parallèlement, on assiste à la montée des islamistes dont l'objectif est clairement d'instaurer le djihad. Majoritairement sunnites, les musulmans syriens comportent une minorité chiite, à l’inverse de l'Iran. Cependant la fraction la plus ambiguë est celle des alaouites. Minoritaire elle aussi, elle est dans son ensemble proche du pouvoir car celui-ci en est issu. Certains des jeunes révoltés, assoiffés de progrès,  en font cependant partie,  y compris Joséphine, la meneuse longtemps insoupçonnée du combat. La question d'une alliance circonstancielle dans la lutte est posée.

Le roman comporte une dimension sentimentale très présente, entre jeunes des deux sexes mais aussi entre jeunes femmes et entre jeunes gens, tels que Youssef et Mohammad et d'autres garçons. L'acceptation de l'homosexualité apparaît nettement comme une des revendications premières des laïcs, ce qui constitue, en même temps, l'obstacle premier d'une revendication commune avec les religieux qui y sont radicalement opposés. Une telle alliance stratégique ne serait, de toute évidence, que provisoire et pas sans risque.

Omar Youssef Souleimane n'hésite pas à mettre en lumière les rapports sexuels entre ses personnages. Il décrit aussi, dans le détail, les tortures dont la plupart des révoltés font l'objet. Au-delà de cette crudité du récit, il parvient à faire aimer une jeunesse en lutte et à décrire des êtres pétris par la force de leur engagement, habités par la tendresse de leurs rapports et victimes des limites de leurs forces. Un livre à lire aussi pour la qualité de son écriture.

 

LE GHETTO INTÉRIEUR  de Santiago H. AMIGORENA, Argentine  (P.O.L, 191 pages) 

En 1920, le jeune juif polonais Wincenty joue un rôle important lors du conflit victorieux entre la Pologne et l’Union soviétique. Cependant, plutôt que d’en tirer profit pour mener une carrière d’officier qui s’annoncerait brillante, il préfère quitter bientôt la Pologne, supportant mal le climat  antisémite qu’il subit depuis sa jeunesse. De plus, il a envie de s’écarter d’une mère un peu étouffante.  En 1928, Wincenty est en Argentine où il est devenu Vincente. Il épouse Rosita, elle aussi issue d’une famille juive exilée des années auparavant. De plus en plus, il se sent argentin. Il passe quand même tous les jours un moment avec des amis juifs, dont un de ses anciens compagnons d’armes. Il a promis aux siens de les faire venir, mais y tient-il vraiment ? Les années passent et il s’éloigne de plus en plus des membres de sa famille presque tous restés à Varsovie. Ce n’est que lorsque la situation s’aggrave en Europe, dont les échos parviennent avec retard en Argentine, que les échanges épistolaires reprennent tant bien que mal avec sa mère, aussi longtemps que cela reste possible.

Le roman nous en apprend beaucoup sur la genèse de la « solution finale » décidée par les nazis en même temps qu’il analyse la montée en puissance des états d’âme de Vicente, de plus en plus hanté par le remords de ne pas avoir tout fait pour secourir sa génitrice dont il comprend, par étapes, qu’elle a pu être déportée et exterminée. Complètement perturbé, il s’isole intérieurement, ne trouvant refuge que dans sa boutique et dans le jeu auquel il semble comme prendre plaisir à perdre chaque soir. Malgré l’amour de Rosita et la tendresse de leurs enfants, il se mure progressivement dans le silence.

La force du récit, remarquablement écrit, réside avant tout dans la mise en lumière de cette tension intérieure grandissante qui bouleverse le protagoniste. Elle montre aussi au lecteur comment de très loin a pu être progressivement perçu et vécu le plus grand drame du XXème siècle. 

 

LES ROMANS PRÉCÉDENTS ...

ÉGYPTE 51 de Yasmine KHLAT, Égypte (Elyzad, 152 pages)

L'histoire commence en 1951.  Stéphane, un médecin, est  tombé passionnément amoureux d'une jeune femme, Mia, beaucoup plus jeune que lui, qu'il connaît à peine et qui vit chez ses parents. Le récit prend essentiellement la forme d'un échange de lettres entre les deux principaux personnages. Lui demeure à Ismaïlia, une petite ville située au bord du Canal de Suez. Elle vit au Caire après une enfance passée à Alexandrie. Tous les deux appartiennent à la petite bourgeoisie syro-libanaise. Stéphane rêve d'épouser Mia comme le lui a suggéré un prêtre ami des protagonistes. Sans attendre, il la supplie d'accepter le mariage. Mia est affolée par tant de précipitation. En outre, elle ne se pardonne pas d'avoir refusé l'amour partagé d'un jeune homme d'un milieu moins favorisé que le sien, parce que sa famille ne l'aurait pas admis en son sein. Elle ne se remet surtout pas du fait que ce garçon ait disparu brutalement. Pleine de remords, elle cherche toujours à le retrouver. Mia voit aussi en Stéphane le docteur qui peut la comprendre. Leur dialogue, tendre et respectueux, oscille en permanence entre espoir, résignation et progression des sentiments. Chrétiens fervents, ils se réfèrent sans cesse aux textes sacrés. Lorsque le pouvoir est renversé et que le règne de Nasser tourne à la dictature, leurs vies tranquilles sont bouleversées.  Il y a depuis toujours, entre Stéphane et Mia, des moments de silence, de longs  éloignements, des rapprochements. À un moment, ils doivent  fuir se rendant au Liberia puis au Liban. Le récit est loin de s'arrêter là ...

Ce que l'on sait dès les premières pages d'Égypte 51, c'est que la correspondance a été conservée par un vieil homme, à Monrovia. Il l’a gardée sans toutefois pouvoir la comprendre. Une chercheuse qui enquête sur les personnages, ravie de mettre la main sur cette manne, lui en livre la traduction. C'est ainsi que le lecteur en prend à son tour connaissance, saisi par son extrême délicatesse, révélatrice d'une affaire de cœur prenante et de la réalité d'un monde disparu.

On ne peut que se laisser convaincre par la finesse d'un tel récit qui regorge de sensibilité et en apprend surtout beaucoup sur une population qui vivait dans un cocon privilégié, inconsciente de  la misère autour d'elle comme de la montée révolutionnaire qui allait y mettre fin et du feu qui allait embraser la région.

 
 

ROUGE IMPÉRATRICE  de Léonora MIANO, Cameroun (Grasset, 606 pages)  

Léonora Miano est  très souvent citée au tableau d’honneur de l’Algue d’Or.   Sa dernière œuvre est un beau roman d’amour qui célèbre enfin la réconciliation des sexes, après les déchirements exorcisés dans Crépuscule du tourment, mais il s’agit surtout de l’aboutissement  de longues recherches historiques, anthropologiques et psychanalytiques et d’une réflexion sans concession sur  l’âme africaine et ses résonances  occidentales.

Avec Rouge impératrice, nom donné au personnage principal du récit, l’écrivaine nous plonge dans l’africanité de demain, en tous cas celle dont elle rêve. C’est un roman de science-fiction, ou plutôt de « société-fiction » censé se dérouler au 22ème siècle. Le décor en est Katiopa, vaste État  imaginaire, constitué  par l’union de la plupart des pays de l’actuelle Afrique subsaharienne. Après bien des aléas, il s’est doté d’un gouvernement fermement mené par un chef élu démocratiquement pour ses qualités. Cette Afrique puissante et unie a renoué avec ses racines ancestrales. Elle rayonne sans aucune velléité d’expansionnisme  sur les autres continents  eux-mêmes épuisés par leur consumérisme, leur perte de spiritualité et leur orgueil dominateur. Dans cet univers, tout n’est cependant pas parfait : les ambitions personnelles, l’incompréhension  et l’intolérance sont sous-jacentes. Le principal sujet de discorde  politique et social reste  la présence de communautés de réfugiés non assimilés Ceux-ci, qui vivent entre eux dans la nostalgie de leur « supériorité » d’antan, sont des ressortissants des anciennes puissances coloniales - des Français  notamment - qui, fuyant  un  continent européen  pollué, appauvri et « envahi », ont cherché asile en Afrique. Beaucoup de Katiopiens s’en débarrasseraient volontiers. Au contraire, l’héroïne,  à l’esprit éclairé et au cœur compatissant, proche du chef de l’État, milite pour qu’il leur soit  proposé  une forme  de participation à la vie publique qui serait fructueuse pour tous les éléments de la nation.

Rouge Impératrice  est une œuvre monumentale, pas seulement par sa longueur qui ne doit pas décourager le lecteur. Le mérite de cet ouvrage, écrit dans un style puissant et poétique, ouvre en fait beaucoup de sujets de réflexion.  Grâce soit rendue au lexique ajouté à la fin du livre pour comprendre un vocabulaire  souvent emprunté aux langues et aux mythologies africaines, lequel incite utilement à se laisser entraîner dans un univers  futuriste  déconcertant autant qu’excitant.

 

LES PETITS DE DÉCEMBRE de Kaouther ADIMI, Algérie (Seuil, 248 pages)  

En 2016, à Dely Brahim, une petite commune de l'Ouest d'Alger, dans la cité dite du 11-Décembre, des enfants ont fait d'un terrain vague que la boue rend souvent à peine praticable leur domaine de jeu. Ils y disputent des matches de football. Ce domaine leur appartient. Mais voici que deux généraux en ont fait légalement l'acquisition pour y construire leurs habitations. Les enfants n'acceptent pas la dépossession qui se prépare et ils osent s'en prendre physiquement aux officiers supérieurs quand ceux-ci se rendent sur les lieux. Les parents sont morts d'inquiétude. Un seul des gamins, fils de colonel en retraite, est capturé par la police. Il est relâché parce que son père est le leader d'un parti d'opposition mais il est menacé de poursuites. L'aventure ne fait que commencer car les insurgés vont se mobiliser, appeler d'autres jeunes de leur âge en renfort et s'obstiner au-delà de tout ce qu'il est permis d'imaginer. Le pouvoir est très embarrassé car s'en prendre par la force à des enfants risquerait de provoquer des soulèvements.

L'audace des petits révèle qu'eux seuls sont capables de se dresser frontalement contre l'autorité. L'auteure livre à travers cet épisode métaphorique sa vision d'une Algérie qui n'a jamais connu la liberté espérée malgré son accès à l'indépendance. On y rencontre d'anciens militaires opposants au régime qui rêveraient de le renverser mais pensent leur heure passée, une vieille folle aux allures de sorcière qui soutient les enfants, comme une ancienne moudjahida, intouchable parce qu'elle a pris part à la lutte de libération contre le colonisateur.

Au-delà d'une révolte imaginaire pour un enjeu qui a valeur de symbole, l'Algérie telle que la dépeint l'écrivaine, s'est installée dans la corruption, l'arbitraire, la suspicion et surtout la peur, une peur qui domine tous les rapports. C'est parce qu'ils sont libres de toute allégeance et sans doute un peu naïfs que les enfants n'y succombent pas. Ils s'obstinent, soutenus par les réseaux sociaux qui font largement écho à leur combat et une aide matérielle que des adultes finissent par leur apporter. Nous retrouvons le talent littéraire de Kaouther Adimi, notre lauréate du Prix 2018 avec Nos Richesses, à travers ce roman aussi captivant.

 

MUR MÉDITERRANÉE de Louis-Philippe DALEMBERT, Haïti (Sabine Wespieser, 326 pages)  

Ce roman se fonde sur une tragédie majeure de notre temps, la nécessité pour des ressortissants africains ou du Proche-Orient de s'exiler en ayant recours à des passeurs dans l'espoir de trouver refuge en Europe. Les trois principaux personnages sont :  Chochana, une Nigériane de religion juive, qui, poussée par la sécheresse,  se résout à quitter son pays avec une amie et son jeune frère ;  Semhar, une Erythréenne chrétienne, qui pour fuir le régime, agit de même, avec aussi une amie ; Dima, une Syrienne musulmane, qui part avec son mari et leurs deux filles, cette famille, marquée par le souvenir vécu du bombardement de la ville d'Alep, étant de plus en plus inquiète de la situation alarmante ressentie à Damas. Le plan prévu est de prendre à Tripoli un bateau chargé de clandestins qui leur fera traverser la Méditerranée jusqu'à l'île italienne de Lampedusa.  Chochana et Semhar, comme les nombreux autres candidats à l'exode convoyés en même temps, vont vivre, dans leurs parcours respectifs pour atteindre par voie terrestre la capitale libyenne, des épreuves d'une atrocité inouïe. Le calvaire durera des mois. Les deux femmes perdent leurs proches. Quand elles viennent à se rencontrer, elles deviennent inséparables. Dina et sa famille, de milieu fortuné, empruntent, quant à elles, la voie aérienne, sans comparaison, loin d’imaginer la suite.

Pour tous, la traversée maritime est apocalyptique. Les Noirs sont entassés dans la cale du bateau, tandis que les Arabes, dont certains étalent leur racisme envers les Subsahariens, sont à l'air, sur le pont, mais doivent s'agripper les uns aux autres pour ne pas être éjectés et sont constamment recouverts par d'immenses vagues. Le bateau fonce mais la traversée prend des jours et des jours, à cause de la mer houleuse qui manque sans cesse de faire couler l'embarcation. Les reclus dans la cale, traités comme les esclaves d'autrefois, suffocants, se soutiennent pour résister. N'en pouvant plus, certains entraînent les autres  à se révolter, à plusieurs reprises. Les gardiens se montrent aussi inhumains que les premiers passeurs.  Il y a du sang et des morts. Dans leur détresse, les croyants des trois religions ne cessent de réciter des prières comme ultime recours. Il faut attendre la fin du livre pour connaître l'issue du cauchemar.

L'ouvrage s'appuie sur des mois de recherches. Chaque situation décrite, au-delà de l'exercice littéraire réussi, relève de réalités vécues qui, hélas, dans leur horreur, n'ont rien d’exagéré. Sous la plume talentueuse, vive et sensible de Louis-Philippe Dalembert, dont un précédent roman, Ballade d'un amour inachevé, avait reçu notre Prix du jury en 2014, on sent la détermination de l'auteur à faire prendre conscience à l'humanité d'un drame insoutenable.

 

TOUS TES ENFANTS DISPERSÉS  de Beata UMUBYEYI MAIRESSE, Rwanda (Autrement, 243 pages) 

C'est une histoire qui tient peut-être de l'autobiographie que raconte l'auteure, ayant elle-même, comme l'héroïne de son roman, échappé au génocide rwandais en se réfugiant en France, en 1994. Blanche a laissé à Butare sa mère, Immaculata. Son demi-frère, Bosco, né d'un autre père, est parti au combat. Blanche est "sang-mêlé" comme on dit. Elle va s'éprendre d'un autre métis, de père antillais et de mère métropolitaine. Le récit est construit sous la forme d'une succession de chapitres écrits, pour la plupart, à la première personne mais c'est tantôt Blanche qui s'adresse à sa Mama comme dans des lettres qu'elle ne pourra envoyer, tantôt Immaculata qui parle à Bosco dont on comprendra qu'il est déjà mort. Le lecteur découvre ainsi, à travers des confessions intimes, l'aventure des personnages, les deux femmes mais aussi l'aïeule Anastasia, les hommes qui bouleversent leurs vies et Stokely, l'enfant de Blanche. Mère et fille auront plusieurs fois l'occasion de se retrouver au Rwanda et Immaculata découvrira Stokely en France.  

Tous les enfants dispersés  s'inscrit dans le contexte de la tragédie rwandaise dont les atrocités sont mises en lumière de manière poignante. Il montre que la rivalité entre Hutus et Tutsis est plus complexe qu'on l'imagine. Mais l'objet du roman ne se limite pas à cela. Il est avant tout de raconter des vies personnelles tourmentées, la persévérance de femmes fortes face à leurs destins marqués par des abandons, des séparations, des souffrances, des morts liées à la guerre fratricide dans le petit pays ensanglanté. Des moments de réconfort viennent apaiser les heures douloureuses quand mère et fille se rapprochent et que Stokely apporte des éclairs de joie.

Le roman de Beata Umubyeyi Mairesse met en évidence  les différences de perception entre les générations, les modes de transmission de la culture, l’évolution des mentalités. L'écriture est remarquable et la poésie qui s'en dégage ajoute beaucoup à l'attrait de la lecture.  

 

ÂME BRISÉE d’Akira MIZUBAYASHI, Japon                       (Gallimard, 239 pages)  

À Tokyo, en 1938, Rei, un garçon de onze ans, assiste à la répétition d'un quatuor de musiciens amateurs à laquelle son père, Yu, le premier violon, l'a amené. Les autres artistes sont des étudiants chinois, restés au Japon, malgré la guerre dans laquelle l'expansion de l'Empire du Soleil levant est en train de plonger l'Asie. Soudain font irruption des militaires  japonais qui soupçonnent le groupe de comploter contre le pays sous le couvert de leur activité artistique. Le plus brutal d'entre eux, un caporal, écrase du pied le précieux instrument de Yu. Un lieutenant plus calme et manifestement mélomane, dont le nom se traduit par "Dieu noir" arrive, qui met fin à la violence et demande à Yu de jouer un morceau pour vérifier qu'il s'agit bien de musiciens. Il en est convaincu mais un ordre l'oblige à emmener les quatre interprètes au Quartier général. À l'arrivée des soldats, Yu avait eu le temps de cacher Rei dans une armoire. Cependant, le lieutenant, partant le dernier, a l'idée d'entrouvrir le meuble. Il y perçoit le garçon et lui glisse furtivement le violon brisé.

Rei ne reverra jamais son père. Il garde l'objet mutilé en souvenir de lui. Comme il a déjà perdu sa mère, c'est Philippe Maillard, un journaliste français ami de Yu et sa femme Isabelle, qui l'adoptent. Ils reviennent en France et Rei devient Jacques Maillard. Il choisit d'être luthier et de consacrer sa vie à la restauration d'instruments à cordes dont, au fil des années  celui, sacré, de son père. Lorsqu'il atteint la soixantaine, surviennent des rencontres inespérées et quasiment magiques.  Grâce à celles-ci, Rei Jacques peut enfin se réconcilier avec le souvenir de son drame familial et  trouver l'occasion de s'accomplir pleinement.

D'une grande délicatesse, le roman d’Akira Mizubayashi adopte une forme musicale, dans laquelle mots et phrases reviennent à la manière de leitmotivs ou de refrains. Chacune des quatre parties porte même le titre d'un mouvement : de "l'Allegro ma non troppo" à "l'Allegro moderato". Deux œuvres, de Schubert et de Bach, sous-tendent le récit qui, en même temps, nous en apprend sur la subtilité du violon, décrit comme un être vivant. L'âme brisée est à la fois celle de l'instrument, sa partie la plus fragile, celle du héros et celle d'autres personnages. Cette âme est celle des disparus qui semble toujours survivre. Dans sa finesse d'expression, elle reflète celle propre à la culture nippone. Enfin elle est celle du lecteur qui vibre d'une émotion intense jusqu'à la dernière page, fin de la partition. 

 

LE CIEL PAR-DESSUS LE TOIT de Nathacha APPANAH, Maurice (Gallimard, 125 pages)  

Un adolescent qui n'a pas son permis de conduire roule à toute vitesse, provoque un grave accident et se retrouve en prison préventive avant d'être jugé. Le court roman de Nathacha Appanah remonte aux causes les plus lointaines de l’événement. D'abord sa mère, Éliette qui, enfant très belle et très douée pour le chant, est exhibée par ses parents peu conscients du trouble que cela produit en elle, ce qui conduit à la catastrophe. La jeune femme se fait ensuite appeler Phénix, ce qui n’est pas le fait du hasard. Elle-même met au monde deux enfants de pères incertains. Elle ne saura pas les élever, elle qui a été tellement incomprise dans sa jeunesse. L'aînée, Paloma, quitte la maison, explosant de détresse, et mère et fille ne se parlent plus. Le fils, prénommé Loup - comme l'animal qui sait se défendre - présente, dès sa naissance, certains troubles et doit être suivi. Il ne se console pas du départ de sa sœur et c'est pour la retrouver qu'il prend le volant et fonce sans retenue, jusqu'au drame. 

Si l'histoire, qui aurait pu se passer n’importe où, peut être ainsi résumée en peu de mots, la qualité du récit résulte de son intensité. La personnalité de chacun des trois protagonistes est décrite avec un soin extrême. On la pénètre en profondeur dans ses ressentiments, et on la comprend mieux qu'après des années de psychanalyse. Le plus intéressant personnage est certainement Loup qui n'est pas tout à fait conforme à la norme. Depuis toujours, il vit dans son univers, plus sensible aux couleurs, aux formes et aux odeurs qu'à la relation avec les autres. La preuve en est encore donnée durant son séjour en prison, vécu étrangement pour un détenu, et lorsqu'il présente une défense à l'image de son être. Le titre du livre fait certes référence au poème de Verlaine mais le garçon rappelle aussi, à certains égards, le Meursault de L'Étranger.

Même si l'issue du roman, écrit de manière remarquable,  surprend un peu par sa rapidité, l'ouvrage n'en perd rien de son intensité. Il laisse le sentiment d'avoir pénétré des âmes en détresse qu'un événement brutal aura permis de bousculer. On sort de la narration avec l'impression d'un cauchemar qui s'achève bien ou mal, au lecteur de le découvrir.

 
 

LA SYMPHONIE DU NOUVEAU MONDE de Lenka HORŇÁKOVÁ-CIVADE, République tchèque (Alma, 283 pages)  

L'histoire s'inspire d'un personnage réel, Vladimír Vochoč, né en 1894 dans une famille qui rêvait de l'avènement d'une République indépendante libérée de la tutelle austro-hongroise. Il étudie le droit et parvient à éviter de servir dans l'armée impériale pendant la Grande Guerre en faisant la grève de la faim. Devenu consul de la Tchécoslovaquie à Marseille, en 1938, il s'emploie à délivrer des visas à ses compatriotes juifs qui cherchent à se réfugier en Amérique pour échapper au péril montant du nazisme. Bravant certains ordres de sa hiérarchie, rusant quelque temps plus tard avec le gouvernement de Vichy, il accomplit une action humanitaire admirable tant que cela lui est possible. Celle-ci ne sera pas reconnue par le régime communiste mais seulement, à titre posthume, par la République tchèque.

Autour de cette biographie relatée de manière romanesque se déroule l'action du livre qui raconte aussi l'épopée imaginaire de Bojena et Standa,  dont on fait la connaissance dans une Prague sous les inondations et qui émigrent en France, à Strasbourg, au lendemain des Accords de Munich. C'est à Strasbourg que, dans des circonstances surprenantes, le jeune couple adopte, dès sa naissance, une petite fille juive, qu'ils nomment Josefa. Tous les trois vont devoir se déplacer de ville en ville, dans l'Hexagone, par sécurité. Quand Bojena perd la trace de son mari, elle appelle au secours Vladimír Vochoč. Grâce à celui-ci, elle trouve refuge avec sa fille dans un lieu sûr mais Standa reste introuvable sauf pour le lecteur. 

L'aventure de la petite famille est racontée presque de bout en bout par une curieuse poupée dont Josefa ne se sépare pas, ce qui donne, avec aussi quelques passages joyeux, une certaine légèreté à un récit à la fois sombre et particulièrement émouvant. Le mouvement qui domine la narration, le consul et sa compagne ayant aussi à se déplacer de nombreuses fois, les rencontres qui s'opèrent entre les différents protagonistes comme les instruments d'un orchestre, prennent l'allure d'une composition musicale, avec des reprises, temps lents et accélérations, comme dans La symphonie du nouveau monde de Dvořák, le grand compositeur tchèque  Cette référence à la musique est aussi présente à travers les chants de Bojena, ceux de Josefa et ceux d'autres femmes en yiddish. Quant à la fascination pour le Nouveau Monde, elle est celle d'un pays libre pour Vladimír, et celle d'un paradis Outre-Atlantique pour le couple qui nourrit l'ambition de s'y établir à la fin de son parcours. L'ouvrage remarquable de Lenka Horňáková-Civade se vit telle une succession mélodique de douleurs,  de rêves et d'engagements hasardeux et courageux.

 

DÉRANGÉ QUE JE SUIS  d'Ali ZAMIR, Comores (Le Tripode, 147 pages) 

Dérangé qu'on ne connaîtra que par ce surnom que même lui s'attribue sans cesse ("Dérangé que je suis", il le répète souvent) est un docker installé sur l'île comorienne d'Anjouan, celle où l'auteur est né. Chaque jour, au port international Ahmed-Abdallah-Abderamane de Mutsamudu, il peine à trouver des clients pour assurer sa modeste existence. Il n'en veut à personne et n'a pas d'autre ambition que de subsister dignement. Cette attitude lui vaut d'être considéré avec mépris par un trio de concurrents, les Pipipi (Pirate, Pistolet et Pitié) qui, contrairement à lui, ne s'encombrent d'aucun scrupule. Provoqué par ces derniers, il accepte de se livrer à une étonnante compétition de chariots que ses adversaires sont convaincus de remporter. Il n'aurait peut-être pas accepté de relever le défi sans les encouragements d'une femme très avenante mais qui se révélera redoutable. Jusqu'au dernier moment, il aura même le moyen de se dérober grâce à un compromis malhonnête auquel il se refuse cependant.

Dérangé que je suis brosse le portrait d'un personnage loyal, courageux et prude, victime désignée de la vie, dont le comportement irréprochable se heurte à des agressions qu'il n'a pas la capacité de surmonter. On peut y voir l'image d'un naïf incapable d'affronter la dureté de l'existence mais aussi celle d'un parfait honnête homme. 

Au-delà d'une histoire racontée de manière linéaire à la première personne - on ne comprendra dans quelles conditions qu'à la fin - le roman d’Ali Zamir a une certaine portée philosophique.  Il fait resurgir des mythes et illustre un attachement à des valeurs morales au-delà du raisonnable à moins que la fidélité à celles-ci justifie une forme d'héroïsme. Dérangé, l'est-il vraiment ? Au lecteur d'en décider. Du point de vue de la forme, le style est vif et entraînant. L'écriture est plaisante et accessible malgré parfois l'emploi de mots rares qui font recourir au dictionnaire. Jamais inventés mais puisés dans les auteurs du passé, ils traduisent en fait une connaissance rare de la langue. A tous égards, ce roman manifeste ainsi profondeur et originalité.  

 

MAÏMAÏ de Aki SHIMAZAKI, Canada/Japon (Leméac/Actes Sud, 172 pages) 

La séduisante Mitsuko, propriétaire appréciée de la librairie Kitó, meurt subitement. Elle laisse orphelin son fils unique Taró, né d'un père espagnol qu'il n'a pas connu car décédé prématurément selon les dires de Mitsuko. Ce beau jeune homme, peintre de talent qui exerce aussi le métier de mannequin, présente surtout la caractéristique d'être sourd-muet. Taró décide de transformer la librairie en atelier et galerie et de se consacrer désormais exclusivement à son art. Sa grand-mère, très âgée, pour qui il éprouve une vive affection, continuera de demeurer avec lui. Soudain, il reçoit la visite surprise d'Hanako, une jeune femme venue lui présenter ses condoléances. Celle-ci n'est autre que la fille d'une femme de diplomate qui fréquentait la librairie, vingt ans plus tôt, jusqu'à la nomination de son mari à l'étranger. La dame était toujours accompagnée de sa gamine et les deux enfants jouaient gaiement ensemble malgré le handicap du garçon. Les retrouvailles éveillent entre les jeunes gens plus que des souvenirs mais un véritable sentiment amoureux. Hanako doit maintenant présenter Taró à ses parents. Tandis que son père accepte volontiers le prétendant, malgré la différence des statuts sociaux, sa mère exprime une vive opposition qui s'explique mal car elle avait toujours manifesté de la tendresse pour le petit de la libraire. Des vérités vont être révélées auxquelles Taró, le narrateur, était loin de s'attendre. 

Les lecteurs réguliers d'Aki Shimazaki dont les courts romans, axés sur un personnage, s'enchaînent régulièrement, auront compris la situation depuis le début du livre mais la magie de celui-ci réside particulièrement dans le fait que, même ainsi avertis, ils ne peuvent que se prendre au bonheur de la lecture et être curieux de connaître le dénouement. Ceux qui ne connaissent pas les précédents ouvrages éprouveront le plaisir de la découverte.

Aki Shimazaki, déjà lauréate de notre Prix et souvent présente dans nos sélections, possède un talent rare pour faire vivre ses récits de manière prenante. Ils sont toujours imprégnés de cette culture japonaise dont l'écrivaine demeure détentrice et qu'elle sait mettre en valeur. Maïmaï , selon l'éditeur, mettrait fin à une série. On a peine à le croire, tant l'issue laisse place à des prolongements. 

 

À bientôt !

 

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Helene D estais | Réponse 23.05.2020 17.02

Je vote pour l'excellent livre d'Akira Mizubayashi "âme brisée "

L'ALGUE D'OR 24.05.2020 16.39

Merci. Votre coup de coeur est enregistré.

Marc HAKIM | Réponse 13.04.2020 16.20

Bonjour,

Le coup de cœur est pour LE DERNIER SYRIEN d'Omar Youssef.

Cordialement,
Marc

L'ALGUE D'OR 13.04.2020 23.07

Merci pour votre coup de coeur qui est enregistré !

Gwenola du Plessix | Réponse 12.06.2019 21.42

belle découverte avec TAQAWAN d'Eric Plamondon : belle construction, roman hybride qui garde une belle cohérence !

L'ALGUE D'OR 13.06.2019 01.04

Merci pour votre coup de coeur qui est enregistré;

germaine cazaux | Réponse 06.06.2019 16.59

3livres m'ont particulièrement touchée:
Je suis seul de Beyrouk ;Frère d'ame de David Diop et Fuki-No-To d'
Aki Shimazaki

L'ALGUE D'OR 07.06.2019 11.23

Merci pour vos coups de coeur qui sont enregistrés

DANIELE FANDEUX | Réponse 08.05.2019 15.10

coup de coeur pour le récit de Marc Alexandre Oho Bambe et son livre Dien Bien Phu, une très belle histoire d'homme entre la France et le Vietnam

L'ALGUE D'OR 08.05.2019 20.00

Merci pour votre coup de coeur qui est enregistré

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Commentaires

24.05 | 16:39

Merci. Votre coup de coeur est enregistré.

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23.05 | 17:02

Je vote pour l'excellent livre d'Akira Mizubayashi "âme brisée "

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13.04 | 23:07

Merci pour votre coup de coeur qui est enregistré !

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13.04 | 16:20

Bonjour,

Le coup de cœur est pour LE DERNIER SYRIEN d'Omar Youssef.

Cordialement,
Marc

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