L'ALGUE D'OR vous accueille !

Chers amis et visiteurs, 

Voici venue la fin de la sélection pour le Prix 2021 avec deux derniers romans …

La suite vous appartient : à vous de continuer à attribuer à chacun de ceux des douze romans que nous vous avons signalés et qui vous ont plu vos "coups de cœur", que vous les ayez tous lus ou seulement quelques-uns d’entre eux. 

Vous pouvez le faire jusqu’au dimanche 13 juin minuit (heure de Paris), par courriel à l'adresse lalguedor@live.fr  ou sur ce site ou sur notre page Facebook ou encore auprès de la librairie L'Encre marine de Saint-Briac suivant ses horaires d’ouverture.    

Le Jury vous promet de tenir le plus grand compte de vos préférences dans le choix du livre gagnant qu'il aura à effectuer. Il compte sur vous !

AVRIL 2021

DU MIEL SOUS LES GALETTES de Roukiata OUEDRAOGO, Burkina Faso (Slatkine & Cie, 270 pages) 

Dans ce premier roman largement autobiographique, l’auteure, comédienne burkinabé, chroniqueuse à France Inter, chantre de la francophonie, relate un drame familial survenu alors qu'âgée de deux ans, elle découvrait le monde, accrochée dans un pagne au dos de sa mère. Ses  parents et leurs sept enfants vivaient dans une petite ville du Burkina Faso où ils jouissaient d'une certaine aisance. Si leur mode de vie était traditionnel, il n'était pas archaïque. Bien loin des situations conjugales et filiales tragiques si souvent dépeintes dans les romans africains, on rencontre ici une famille chaleureuse où les parents, qui s'aiment, ont pour souci de fournir éducation et instruction à leurs enfants, y compris les filles. Mais voilà que cet univers douillet s'effondre avec l'arrestation arbitraire du père fonctionnaire, pour "détournement de fonds" et son incarcération hâtive. La mère, qui se heurte à un mur de silence et d'hostilité, remue ciel et terre pour faire libérer son mari tout en peinant pour nourrir ses sept enfants grâce à la fabrication et à la vente de ses fameuses galettes au miel.

Cet épisode est pour Roukiata Ouedraogo l'occasion d’une immersion dans  une existence journalière qui tient souvent d'un parcours du combattant. Il fait découvrir un périple à travers les arcanes de la justice et de la politique locales, où Djelila peine à se faire entendre de ces "grands quelqu'un" que sont juges et procureurs, en voyageant dans des autocars brinquebalants, au milieu de vieilles Peugeot en bout de course surnommées "au revoir la France". Il fait aussi partager le quotidien des prisonniers et de leurs geôliers. On se trouve confronté à la corruption et à la médisance mais aussi témoin de la générosité et de la débrouillardise à tous les échelons.   

L'écrivaine rend grâce à ces "mamans" africaines, qui portent sur leurs épaules la survie de chaque foyer et qui jouent un rôle fondamental dans l'équilibre communautaire du village. Il revient seulement aux filles de la génération nouvelle de convaincre les mères qu'il importe de faire le tri entre les coutumes, grâce à l'éducation et à l'ouverture d'esprit. Les messages contenus dans ce livre sont délivrés sans emphase et surtout empreints d'une réelle bienveillance.  

NOS FRÈRES INATTENDUS d’Amin MAALOUF, Liban (Grasset, 330 pages) 

Alec, dessinateur, s’est retiré sur une petite île héritée de sa famille et qui lui appartient presque entièrement. Son souhait est d’y vivre absolument seul. Mais voilà que s'installe sur la parcelle dont il n'est pas propriétaire, une étrange voisine, Ève, qui a publié un livre à succès et qui s’efforce sans y parvenir d’en produire un autre. Un soir, la radio s’arrête, émettant un  bruit curieux. Aucune station n’est audible.  Se rendant sur le continent, le lendemain, Alec apprend que le monde est passé tout près d’un conflit nucléaire, évité grâce à une panne générale dont on ignore l’origine. Petit à petit, on apprend avec lui qu’une population inconnue, infiltrée sur tous les continents et dont le degré de connaissances technologiques ainsi que le savoir médical sont plus avancés que celui des autres terriens, est à l'origine de cet incroyable sauvetage planétaire.

Le mystère sur ces êtres -qui semblent avoir évolué parallèlement à tous les humains répertoriés tout en se réclamant de la Grèce antique- est total. Pourquoi s’intéressent-ils à l’île perdue de notre héros ? La raison serait-elle la présence d'Eve qui, dans son ouvrage, avait imaginé leur existence et se réjouit de voir se réaliser sa prédiction ? Tantôt ces frères inconnus peuvent sembler dangereux, déterminés à prendre le contrôle de toute la terre, tantôt ils apparaissent comme de précieux protecteurs. Plus encore, leurs bienfaits peuvent se révéler nocifs pour qui n'est pas prêt à les recevoir mais n'a pas la force de les refuser. 

Ce livre tranche certes avec les précédents ouvrages d’Amin Maalouf (Prix de L’Algue d’Or 2013 pour Les Désorientés) qui ne nous avait pas habitués au registre fantastique, proche de la science-fiction. Cependant on y retrouve la dimension philosophique qui nourrit l’essentiel de son œuvre. Il faut lire  le texte comme une fable moderne, porteuse d'un message humaniste. La qualité de l’écriture est aussi, comme toujours, au rendez-vous. 

MARS 2021

HÉRITAGE de Miguel BONNEFOY, Venezuela/France (Rivages, 207 pages) 

Le premier personnage de cette saga familiale, « le patriarche », est né dans le Jura à la fin de l’avant-dernier siècle, à l’heure où la crise du phylloxéra ruine les viticulteurs et provoque leur exode, surtout vers la Californie dont lui-même rêve. Les hasards de la traversée le font débarquer au Chili où il développe une entreprise vinicole digne de ses connaissances ancestrales. Son fils s’engage dans les armées alliées durant la Grande Guerre, motivé par l’éducation qu’il a reçue et rempli de rêves et d'illusions sur la patrie de son père. Il croise de manière marquante un autre Chilien qui, lui, se bat du côté allemand. Il doit, à cette occasion, faire le choix entre deux fidélités, l’une à son compatriote, l’autre à son devoir de soldat. Son choix marquera toute son existence. Sa fille, aviatrice dans le Second conflit mondial, est confrontée à un dilemme assez comparable. La génération suivante est frappée par un drame sanglant à l’heure de la dictature de Pinochet. Les liens affectifs vis-à-vis de la France s’y manifestent à nouveau. 

L’ouvrage illustre principalement cette part d’héritage français plus ou moins mythifié au sein de la famille dont on suit l’histoire. Il est aussi fortement imprégné du « réalisme magique » latino-américain, le monde des esprits interférant couramment avec celui des vivants et des projets incroyables pouvant prendre effet. 

Si Miguel Bonnefoy est né en France, c’est par le hasard de l’affectation diplomatique de sa mère à Paris. Son père est chilien. La première langue de l’auteur est l’espagnol. Il a vécu  au Portugal puis au Venezuela. Il a écrit en italien mais il le fait désormais en français. On peut dire que c’est un Latin « complet » qui a finalement fait choix de la langue de Molière et rend hommage à celle-ci avec ce roman de belle écriture.  

SUZURAN d’Aki SHIMAZAKI, Canada/Japon (Leméac/Actes Sud, 164 pages)

Anzu, divorcée, élève seule son fils dans une petite ville près de la mer du Japon. Son amour et son talent exceptionnel pour la poterie, hérités de son père, occupent entièrement son existence. Introvertie, peu assurée de son charme, elle est à l’opposé de sa sœur aînée, la très belle Kyôko, qui depuis toujours use de ses dons pour la séduction, abandonne à son gré ses amants successifs et ne se laisse pas prendre au piège du mariage – ce qui ne l’empêche pas, adulte, de mener une vie professionnelle très brillante. Anzu, très jeune, était tombée amoureuse d’un beau jeune homme qui s’était extasié devant l’une de ses œuvres - celle qui inspire le titre du roman, du nom d’une fleur, comme toujours dans l’œuvre d’Aki Shimazaki- mais qui l’avait quittée pour une autre. Plus tard, c’est son mari qui, à son tour, avait rompu. Elle s’est repliée sur son art ce qui ne l’empêche pas d’avoir des rêveries secrètes. Elle voit en sa sœur sa meilleure amie et Kyôto la met aussi dans d’incroyables confidences. Un jour, la fille volage annonce qu’elle va enfin prendre époux. Rien qui puisse faire autant le bonheur des parents, si ce n’est leur regret qu’Anzu, encore très jeune, n’ait pas aussi prévu de contracter une nouvelle union.

L’histoire est habitée par la délicatesse des sentiments, d’un bout à l’autre, même lorsque le voile se déchire sur la réalité de certains êtres, la force des mensonges, la fin des illusions, en attendant les retournements de situation.  

Très souvent mentionnée dans nos sélections pour ses romans d’une écriture fine et précise, Aki Shimazaki entame une nouvelle série de ses petits livres conçus en forme de puzzle. Le souffle est toujours aussi puissant, sinon davantage encore. 

FÉVRIER 2021

LA CHUTE DE LA MAISON WHYTE de Katerina AUTET, Russie (Robert Laffont, 290 pages)

Un avocat new-yorkais, spécialiste en droit de l'art, est appelé à l'aide par le fils d'une famille richissime de Brooklyn. Tout le met en cause pour le meurtre du père, William Whyte, et qui ne veut que son vieux camarade pour sa défense. Il n'a confiance qu'en lui pour croire à son innocence. Bien que n'ayant aucune expérience en droit pénal, celui-ci n'hésite pas, par fidélité, à relever le défi. Peu avant le drame, Edith, la  sœur ainédu présumé coupable rendait public un livre à scandale prétendant dévoiler la vérité sur cette famille. Elle y accuse particulièrement William de crimes abominables que nul n’aurait supposés. Toute la presse en parle. Y a-t-il un lien entre ces révélations, vraies ou fausses, et l'assassinat du patriarche ? L'avocat qui avait de l’estime pour chacun des Whyte est abasourdi. Comme le droit américain le permet, il va mener son enquête en rencontrant toutes les personnes de près ou de loin concernées jusqu'à découvrir la vérité, tant sur le meurtre que sur les accusations portées.

Le livre de Katerina Autet fait découvrir des univers qu'il décrit avec soin : celui d’une bourgeoisie d’affaires avec ses secrets de famille bien cachés, ses non-dits destructeurs, et celui du commerce des œuvres d'art parfois entaché d'escroqueries ou même d’actes bien pires encore. Il montre jusqu'où l'ambition et l'appât du gain peuvent conduire. La rancune, même justifiée, également. C’est d’abord un thriller mais un des meilleurs du genre qui ménage de bout en bout le suspense. Il met en scène des personnages dont la sincérité peut n'être parfois qu'illusion mais dont la culpabilité n'est pas non plus toujours aussi évidente qu'il y paraît. Il conduit le lecteur, à travers de multiples rebondissements, à douter sans cesse des acteurs et des faits jusqu’à un dénouement imprévu et captive ainsi son attention.  

 L'écrivaine née à Moscou, a vécu au Texas avant de s’installer en France où, étudiante, elle a appris le français La chute la Maison Whyte  est son premier roman. La narration s'appuie, dans tous ses détails, sur la connaissance des lieux et sur des recherches minutieuses. Cela donne du poids à un récit très crédible et bien construit.  

LES IMPATIENTES de Djaïli Amadou AMAL, Cameroun (Emmanuelle Collas, 240 pages) 

Ce roman nous fait pénétrer, par-delà les concepts culturels trop facilement acceptés, dans la réalité douloureuse et choquante qui est le quotidien des trois “héroïnes“ du livre, lesquelles ont en commun de n‘avoir aucune voix au chapitre dans le livre de leur vie : Ramla, mariée de force à un homme qu’elle n‘a pas choisi, alors qu’elle était amoureuse d‘un autre et que l‘époux imposé par son père est beaucoup plus âgé qu’elle et déjà titulaire d‘une épouse légitime, Hindu,« attribuée » à un cousin, certes jeune et séduisant mais connu pour son alcoolisme, sa brutalité et sa fainéantise et Safira, première épouse du vieux mari de Ramla, qui se voit préférer une  femme plus jeune et qui, elle, sait lire et écrire. A leurs larmes, à leurs supplications, à leur révolte, elles s‘entendent répondre par leurs pères - pour lesquels elles ne sont que des pions à utiliser au mieux dans des alliances d‘affaires - par leurs mères depuis longtemps résignées, par l‘Imam, par la société tout entière : soyez patientes, souffrez, endurez... jusqu‘à la mort…  

Les trois femmes dont Djaïli Amadou Amal nous dévoile le ressenti, tenteront, chacune à sa façon, de briser le joug de l‘asservissement accepté avec résignation, méritant ainsi le qualificatif « d‘impatientes ». Elles y parviendront plus ou moins, chacune à sa manière, en particulier Safira qui use de tous les moyens pour faire répudier sa jeune et bien involontaire rivale, mais qui nous émeut aussi par ses efforts pour sortir de l‘illettrisme. 

L‘écrivaine camerounaise a reçu le prix Goncourt des lycéens en décembre 2020 pour ce roman poignant, directement inspiré de l‘expérience personnelle de l‘auteure et de la condition de tant de femmes africaines qu‘elle a côtoyées pendant sa jeunesse au Nord Cameroun et au sein de  son association « Femmes du Sahel ». Témoignage et plaidoyer, ô combien convaincant, d‘une écrivaine  engagée, Les Impatientes, est aussi une véritable œuvre littéraire aux personnages crédibles et émouvants

JANVIER 2021

ARÈNE de Négar DJAVADI, Iran (Liana Levi, 426 pages)

Benjamin Grossman, le protagoniste, a réussi sa carrière en devenant l’un des dirigeants de BeCurrent, une de ces fameuses plateformes américaines qui diffusent des séries à des millions d’abonnés. Il est aujourd’hui le responsable de la branche européenne de la firme, basée à Paris, ville d’origine du héros. Si lui et son épouse habitent un arrondissement tranquille, sa mère qui a gardé un esprit soixante-huitard et accueille maintenant un exilé afghan, demeure toujours dans un quartier populaire, près de la place du Colonel-Fabien, où son fils a grandi. C’est elle, simple monteuse, fanatique des archives de la pellicule, qui a donné à celui-ci la passion du cinéma. Depuis son retour en France, Benjamin essaye de renouer avec elle des relations qui s’étaient un peu distendues. A l’occasion d’une de ses visites, s’attardant dans les lieux de son enfance, il perd son précieux téléphone portable. Il s’en prend à un jeune immigré qu’il croit être le voleur. L’histoire s’appuie sur cet incident. En effet, ce présumé coupable est bientôt retrouvé mort et Grossman se demande si le décès n’est pas dû au traitement brutal qu’il a lui-même infligé au défunt. 

Le roman nous fait pénétrer dans des zones tourmentées de la capitale où nombre d’immigrés s’installent illégalement. Il fait aussi apparaître une jeune fille dont la lubie est de filmer toute scène montrant les violences des forces de l’ordre et de les diffuser ensuite sur les réseaux sociaux. Précisément, elle a capté un coup de pied malencontreux donné à la victime par une policière qui pensait seulement le faire sortir d’un état d’ébriété ou de drogue, ce qui va entraîner sa mise en accusation. Elle-même est d’origine extra-européenne. 

Arène livre un reflet saisissant d’un des mondes de la capitale, presque sous la forme d’un reportage. Surtout, il apparait construit comme une de ces séries télévisées dont Benjamin est le promoteur. Il emploie les mêmes rythmes, multiplie les mêmes rebondissements, ne reculant pas devant la brutalité de certains passages. Il retient constamment l’attention, provoquant de remarquables effets de surprise, tenant le lecteur en haleine. Clin d’œil de la romancière qui établit ainsi un lien entre le héros et le rythme du récit. A noter que Négar Djavadi est une scénariste et tout son roman est truffé de nombreuses références au septième art et à son avatar télévisuel. Nous sommes loin de son précédent roman Désorientales,  objet de l’une de nos précédentes sélections mais le lecteur trouvera aussi beaucoup de plaisir à découvrir sa nouvelle production littéraire.

L'ANNEXE  de Catherine MAVRIKAKIS, Grèce/France/ Canada-Québec, (Sabine Wespieser, 239 pages)  

Anna est une agente secrète qui appartient depuis vingt ans à l'organisation "Agathos". Véritable James Bond au féminin, elle rapporte des renseignements et, quand l'Agathos la sollicite ou quand la nécessité l'impose, elle exécute sans états d'âme ceux qui se trouvent en travers de son chemin. Cette espionne redoutable est aussi une femme très cultivée qui, au sein des personnages de roman qui constituent toute sa société de fugitive permanente, nourrit une passion pour Anne Franck. Chaque fois qu'elle le peut, elle se rend à Amsterdam pour voir et revoir ce lieu appelé l'Annexe où la jeune Juive s'est cachée avec sa famille avant d'être déportée. Lors d'un de ses séjours dans la capitale néerlandaise, elle reçoit un message codé de l'Agathos qui lui enjoint de se rendre immédiatement à l'aéroport. Elle comprend qu'elle doit être exfiltrée, l'organisation ennemie, l'Echthros, cherchant à l'abattre à la suite d'une élimination qu'elle a réalisée peu avant. Anna est conduite en avion, les yeux bandés et déposée dans un établissement baptisé Hôtel Budapest . On refuse de lui dire dans quelle ville elle se trouve mais elle pense être à Montréal, lieu où elle s'est souvent rendue enfant, pour y retrouver ses grands-parents. 

Cet hôtel est destiné aux agents que l'Agathos entend "mettre à l'abri" pour un temps indéterminé qui peut être fort long ... ou se conclure à brève échéance par le décès soudain autant que suspect du pensionnaire. Celestino, le patron-geôlier est un curieux personnage qui se dit cubain. Très attentionné, connaissant tout sur chacun de ses "hôtes", il est extrêmement bavard et lui aussi féru de littérature. Il vient souvent voir Anne pour disserter à l'infini sur leurs auteurs préférés. Autour d'eux gravitent d'autres espions sous protection qui semblent être autant de personnages sortis d'œuvres littéraires. Enigmatiques, odieux ou fascinants, tous sont en danger et représentent une menace potentielle pour chacun de leurs compagnons.

L'originalité du récit tient au fait que la protagoniste ne cesse de se référer aux héros des nombreux livres qui l'ont marquée. Elle désigne par leur ressemblance avec des personnages fictifs  tous ceux qui l'entourent et dont elle ignore les vrais noms. C'est ainsi  que  le nid d'espions où elle a échoué  devient  pour elle L'Annexe comme la cachette de l'auteure des Carnets. Les incertitudes et les doutes planent au cours d'un chassé-croisé perpétuel qui fait retrouver au lecteur des dizaines de chefs d'œuvre littéraires de tous horizons. Un supplément d’attrait à ce récit.

DÉCEMBRE 2020

LE FIL ROMPU  de Céline SPIERER, Suisse (Héloïse d’Ormesson, 396 pages)

L’histoire se présente comme une saga, de celles qu'on a hâte de retrouver lorsqu'on a dû en interrompre la lecture ! Nous sommes emportés dans un voyage ébouriffant à travers les générations et au-delà des océans. Le lecteur qui ne ferait pas attention aux dates et lieux mentionnés en tête de chacun des chapitres pourrait bien "perdre le fil de sa lecture"  car différents  personnages vivent des situations apparemment sans liens dans des lieux différents et à diverses époques (de 1912 en Pologne à  2016 à New York sans suivre véritablement la chronologie). Cette originalité- quelque peu déroutante au début- suscite en fait la curiosité et renouvelle l’attention. On s'aperçoit vite que l'on est en train de reconstituer une sorte de puzzle dont la dernière pièce ne viendra éclairer l'ensemble que dans les derniers chapitres du livre.  

Pologne, 1913, une jeune Juive, malencontreusement  tombée enceinte est envoyée par ses parents à New York chez un oncle pour cacher sa faute. New York, 1932, elle est assassinée à coups de revolver alors qu'elle se promène avec son époux. Par qui ? Pourquoi ? Sa fille, jeune Américaine nantie mais en recherche de ses racines et du passé mystérieux de sa mère retourne dans le pays de ses aïeux à la veille de la Seconde guerre mondiale. Elle se voit arracher ses enfants par les Nazis. La propre fillette  de la jeune femme - au physique de parfaite aryenne- est adoptée par la famille d'un officier nazi, à laquelle elle s’attache. Le lecteur est plongé dans un univers rarement décrit, celui d'une famille allemande bourgeoise pendant l'époque hitlérienne, dont les membres éprouvent  des sentiments, pour certains émouvants,  mais aussi des préjugés qui glacent le sang ! La mère naturelle à qui l’enfant a été enlevée recherche inlassablement celle-ci. Finira-t-elle par la retrouver ? Et si oui, quelles pourront être leurs relations au terme de parcours si différents et quasiment antagonistes ?  Nous rencontrons  aussi, dès le début du récit,  un jeune artiste polonais dont le père, sombre brute homophobe, est tué lors d'une rixe en 1912 laissant sa femme et son fils dans la misère. Nous faisons simultanément mais  en 2015 à New York, la connaissance d’une vieille dame sauvage et taciturne qui vit seule avec son chat et possède une collection de magnifiques tableaux un peu mystérieux et celle d’un adolescent au grand cœur qui trouvera les mots pour apprivoiser cette personne âgée.  

Cet  étonnant premier roman, extrêmement documenté du point de vue historique et sociologique, dont les personnages semblent sortir d'un album de photos sépia, est merveilleusement écrit dans un français classique, digne de la grande littérature et foisonnant d'images poétiques que l'on n'oublie pas.

RACHEL ET LES SIENS  de Metin ARDITI, Turquie (Grasset, 504 pages)   

Le récit de Metin Arditi -dont nous avons souvent inclus les romans dans nos sélections-  nous transporte à Jaffa au lendemain de la Première guerre mondiale.  A l’époque, la Palestine  n'est pas encore divisée.  Juifs Sépharades et Arabes de toutes religions  y coexistent sans problème  et souhaitent continuer à vivre en inter-communauté; l'État d'Israël n’existe pas encore. Les parents de Rachel, adolescente passionnée d'art et de théâtre, sont  des commerçants juifs  aisés qui  partagent leur maison avec des amis, les Khalifa, Arabes chrétiens, artisans florissants dont le fils, du même âge que Rachel est inséparable de la jeune fille et de sa sœur.  

La situation va se dégrader avec l’arrivée massive d’Ashkénazes fuyant leurs pays d’Europe de l’Est où les Juifs sont de plus en plus persécutés. Les nouveaux venus sont en effet déterminés à conquérir leur espace propre dans cette Palestine qu’ils considèrent toujours comme « la Terre promise » de leurs lointains ancêtres. L'héroïne du roman, personnage féminin complexe et nuancé, est aussi et surtout une  figure emblématique. Les péripéties de son destin personnel sont déterminées par les soubresauts de l'Histoire, si violents dans cette partie du Moyen Orient  que nous voyons - au fil de la vie de Rachel - devenir le gigantesque et permanent  foyer de tension que le monde continue de connaître aujourd’hui. Rachel est arrachée  brutalement à  l'univers idyllique de son enfance et envoyée dans un kibboutz (on découvre qu'ils existaient déjà bien avant la création d’Israël).  Elle perd ses proches dans un contexte de terrorisme et de pogroms, connaît l'exil en Turquie puis en France, subit - pas seulement pendant la Seconde guerre mondiale - les blessures de l'antisémitisme. Mais tout au long de sa vie mouvementée, elle  continuera à écrire - comme elle le faisait déjà à quinze ans - des pièces de théâtre engagées, chargées de philosophie et d'humanisme, qu'elle s'évertuera à faire jouer contre vents et marées. Jamais elle ne cessera de proclamer l'égale dignité des cultures et des croyances, la possibilité pour les communautés de vivre en paix et en harmonie et l'intemporalité de l'amour entre les êtres. 

Le livre se lit avec passion. Il est d’une belle écriture. Il a surtout le mérite d’évoquer une époque peu décrite où la paix régnait en Palestine et de nous faire comprendre combien cet équilibre était précaire. Nous suivons l’aventure de personnages attachants et tous revêtus d'un certain symbolisme donnant au roman une profondeur qui ajoute à son charme. 

NOVEMBRE 2020

LE PAYS DES AUTRES  de Leïla SLIMANI, Maroc (Gallimard, 366 pages)

En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne qui n'a jamais quitté son village, tombe amoureuse d'un séduisant Marocain, Amine Belhaj, combattant pour l'armée française. Les sentiments sont réciproques. Cela se conclut par un mariage et, la guerre terminée, par l'installation progressive du couple à Meknès où vit toute la famille du garçon. Les parents de la promise n'avaient pas émis d'objection à l'égard de ce prétendant, courageux et courtois. Au Maroc, l'entourage du marié accueille aussi aimablement la jeune épouse. Cependant les conditions d'existence sont rudes, les usages pesants. Amine est obsédé par sa volonté de transformer le domaine rocailleux que son père défunt a acquis en une terre fertile et prospère telle que le sont les fermes voisines détenues par des Français.  

Le récit brosse le portrait de ce couple en proie à des phases d'incompréhension. Bien d'autres personnages occupent aussi une place importante dans ce roman, mettant en lumière la réalité d'une société à un moment de son histoire : la mère d'Amine, enracinée dans ses traditions mais admirative de  l'émancipation de sa belle-fille, Omar, engagé dans la révolte nationaliste, la jeune Selma qui ne supporte plus les contraintes imposées aux jeunes filles arabes, Aïcha, la fille des deux protagonistes, une enfant très douée, élevée dans un couvent pour enfants français, rejetée et humiliée par ses camarades.  Et encore, un médecin juif hongrois au grand coeur qui, après avoir fui l'holocauste, rêve de faire profiter ses compatriotes des richesses naturelles du Maroc. Enfin les servantes, anciennes esclaves noires, rudement traitées, et un ancien compagnon d'armes d'Amine, traumatisé par la vie militaire. Mathilde, d'une grande générosité, trouve une raison d'être dans l'aide d'urgence aux Arabes malades. Elle-même a réussi tirer un trait sur la nostalgie de sa province originelle, mais au sein de la ville partagée entre quartier européen et médina, la coexistence entre colons et autochtones est de plus en plus difficile au milieu des années cinquante : la tension monte et va jusqu’à la violence. 

Le nouveau roman de Leïla Slimani dont nous avions déjà sélectionné Chanson Douce, offre à travers l'épopée d'une famille "mixte" précipitée dans un monde en fièvre, un reflet saisissant des chocs profonds et de plus en plus visibles entre les communautés. Le pays des autres révèle, avec finesse et réalisme, l'impossibilité pour chacune de se sentir vraiment chez elle. On attend avec impatience la suite à travers les deux prochains volumes déjà annoncés. 

LE TESTAMENT RUSSE  de Shumona SINHA, Inde (Gallimard, 196 pages) 

A Calcutta, dans les années 1980, tandis que se prépare la chute du Mur et la fin de la domination soviétique en Europe, l'Inde voit se profiler une remontée des forces de droite démocratiques. Le communisme apparaît toujours pour beaucoup d'opposants comme le rêve à défendre d'un monde nouveau, le marxisme n'ayant pas perdu à leurs yeux sa force de conviction. La petite Tania est fille d'un père bouquiniste qui vend aussi bien Mein Kampf que la littérature soviétique, indifférent aux convictions, toutes défendables à ses yeux car il est avant tout vendeur de livres, et d'une mère qui lui en veut sans pitié d'un accouchement douloureux la privant d’enfanter à nouveau. Recroquevillée sur elle-même, elle se prend de passion pour les auteurs russes. Adolescente, elle adhère tout naturellement au parti communiste sans que ses parents le sachent. L'apprentissage de la langue de Tolstoï est pour elle prétexte à approfondir l'idéologie qui la fascine. Un de ses buts devient de se procurer le journal d'un éditeur, fondateur des Editions Raduga qui la passionne. Au prix de nombreux efforts, elle parvient à trouver la trace de sa fille très âgée à qui elle entreprend d'écrire une lettre

Le lecteur fait lui-même la connaissance de la vieille dame, une nonagénaire qui vit recluse dans une maison de retraite, à Saint-Petersbourg. Il découvre à travers elle une autre vision de son père, idéalisé par la jeune Indienne. Cette partie du récit s'inspire d'une histoire réelle, à peine romancée.  

Le livre de Shumona Sinha fait connaître un monde, celui de son pays, à un moment où le peuple reste partagé entre la force des traditions, la fin de certaines illusions et la montée encore naissante de valeurs mondialistes.  Il met aussi en lumière le témoignage vibrant d'une survivante de l'époque soviétique, en Russie. On apprécie son originalité. 

À bientôt !

 

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Fequet Hélène | Réponse 05.05.2021 10:05

je vote pour les impatientes. (trés bonne sélection dans son ensemble!)

L'ALGUE D'OR 05.05.2021 11:09

Merci pour votre commentaires qui est bien enregistré

Quentin B. | Réponse 18.04.2021 19:53

Je vote pour "le fil rompu"!

L'ALGUE D'OR 19.04.2021 00:50

Merci pour votre commentaire qui est enregistré

L'ALGUE D'OR | Réponse 11.02.2021 12:26

Jocelyn LEMER : Merci pour votre coup de coeur qui a été bien enregistré

L'ALGUE D'OR 11.02.2021 12:31

Jocelyn LEMER, un problème technique nous a fait vous répondre deux fois, pardon !

Jocelyn Lemer | Réponse 11.02.2021 01:13

Coup de cœur pour le magnifique LE FIL ROMPU de Céline Spierer

L'ALGUE D'OR 11.02.2021 12:21

Merci pour votre commentaire bien confirmé.

CONTIN Catherine | Réponse 02.02.2021 15:36

Coup de coeur pour Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal , témoignage engagé , émouvant et convaincant .

L'ALGUE D'OR 04.02.2021 23:46

Merci pour votre coup de coeur bien enregistré

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Commentaires

05.05 | 11:09

Merci pour votre commentaires qui est bien enregistré

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05.05 | 10:05

je vote pour les impatientes. (trés bonne sélection dans son ensemble!)

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19.04 | 19:16

Merci pour votre commentaire qui est enregistré.

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19.04 | 17:15

je vote sans hésiter pour les impatientes deDjali Amadou Amal
Tres bon choix de livres

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