Conseils de lecture octobre 2014- avril 2015

 LES CINQ ROMANS DE LA SELECTION : 

 

 > LE PRIX DU JURY :

Big Daddy de Chahdortt Djavann,Iran (Grasset, 285 pages). De Chahdortt Djavann, nous avions apprécié Je ne suis pas celle que je suis et La dernière séance qui en constituait le suivi et à propos duquel nous avions livré notre commentaire.Nous la retrouvons avec ce roman assez différent bien que manifestant les mêmes qualités. Celui-ci se passe aux Etats-Unis. Il raconte l'histoire d'un jeune adolescent incroyablement mature pour son âge, condamné à perpétuité pour un triple meurtre  qu'il  ne nie pas avoir commis. La narratrice est celle qui fut son avocate, frustrée de ne pas l'avoir mieux défendue. Loin de se désintéresser de son ancien client, elle, qui a quitté le barreau, va consacrer nombre d'années de sa vie à lui apprendre l'écriture dans sa prison, puis à produire ensemble un livre qui fera le récit de l'étrange histoire du gamin poussé au crime. Rody, tel est son nom, livrera lui-même sa version comme un témoignage riche en confidences que sa partenaire mettra seulement en forme, condition qu'il a imposée. Le personnage clé est Big Daddy, un gangster, trafiquant et parrain d'un gang redoutable qui pratique les assassinats les plus raffinés. Malgré son physique banal, le vieux dominateur apparaît comme doté d'un pouvoir exceptionnel de fascination sur ses acolytes. Il a, avec une sollicitude quasiment paternelle, décidé, non sans susciter des jalousies, de prendre sous sa protection Rody. Il le promet à un bel avenir après avoir d'abord fait de ce gamin perdu un être endurci, grâce aux scènes horribles auxquelles il le force à assister et même à participer. Dans sa première partie, le roman alterne les chapitres consacrés à cette narration où l'on découvre des atrocités à faire froid dans le dos et l'enchaînement qui mène le jeune garçon jusqu'à son propre crime,  avec ceux qui portent sur la genèse de son procès et sur la vie de son ex-avocate, elle-même faite de drames personnels et d'aventures déroutantes depuis l'enfance. La seconde partie, dont le rythme est plus vif car le temps est plus court, apporte au récit une suite et une fin auxquelles on était loin de s'attendre. A la qualité littéraire de ce livre s'ajoute une dimension psychologique essentielle qui n'étonne pas de la part de l'auteure profondément marquée par ses rapports avec la psychanalyse. Il est difficile de s'arracher à la lecture du roman, parfois éprouvant par ses passages d'une extrême dureté mais particulièrement prenant et riche en rebondissements.

 

> LE PRIX DU PUBLIC :

Congo Inc. de In Koli Jean BofaneRépublique démocratique du Congo (Actes Sud, 304 pages). Sous-titré, non sans l'humour dont ne se départit guère ce livre, "Le testament de Bismarck", lequel disait, dès 1885, vouloir faire de la nouvelle colonie prussienne "un des plus importants exécutants de l'œuvre que nous entendons accomplir",  le roman vif et talentueux de In Koli Jean BOFANE conte, à sa manière, l'évolution contemporaine de la RDC à travers l'histoire personnelle et la vision d'un jeune Pygmée. Celui-ci, dès son enfance, dans un village traditionnel, s'évade et, pour ainsi dire, s'éduque, au contact permanent de l'informatique, de l'Internet et des jeux de combats qu'on y trouve à foison. Le voici fasciné par le terme magique de la "mondialisation". Bien que promis à la succession du chef, il préfère émigrer dans la capitale, Kinshasa, avec une seule idée: devenir un "mondialiste".   Mêlé à une horde d'autres jeunes, plus jeunes et surtout physiquement plus grands que lui et qui font trembler même la police, il va se lancer avec détermination dans une aventure guidée par cette représentation idyllique d'un libéralisme aux dimensions planétaires à laquelle il adhère sans retenue. Notre Pygmée ne recule devant rien, pas même la possibilité de mettre les connaissances ancestrales, pour lesquelles il n'a pas un grand respect, au service de puissants peu recommandables et d'entreprises douteuses pourvu qu'elles rapportent. Ce roman s'inscrit bien dans la nouvelle littérature africaine, drôle et libérée. Il se lit avec un grand intérêt. Même si la corruption, la prostitution, l'esclavagisme, la violence et la barbarie,  comme la supercherie des nouvelles Eglises  ont leur place au coeur du récit, ce qui en fait surtout l'originalité est  le regard porté sur le mythe  simpliste d'un Eldorado pour de nouveaux conquérants forts de leur ingéniosité et dénués de tout scrupule.

 

> LES AUTRES TITRES DE LA SELECTION :

Azami de Aki Shimazaki, Japon (Leméac Actes Sud, 130 pages). En 2009, Mitsuba obtenait le premier prix décerné par l'Algue d'Or. Saisis par le même charme de l'écriture d'Ali Shimazaki, Tsukushi  entrait dans notre sélection pour les prix de 2013. En découvrant Azami, premier titre d'une nouvelle série annoncée,nous sommes encore séduits par les qualités de ce roman intimiste. Récit court qui suit avec naturel la chronologie de l'histoire et en expose sobrement les faits, il nous fait pénétrer dans un univers sensible où dialoguent sans cesse les arguments du cœur et ceux de la raison. Mitsuo Kawano, le narrateur est rédacteur dans un mensuel culturel. Ses relations avec sa femme n'ont plus guère de caractère sexuel. Pourtant leur attachement demeure au-delà de leur respect mutuel, comme en témoignent de nombreuses attentions. Ils forment une famille stable avec leurs deux enfants.  Le péril viendra des retrouvailles inattendues de Mitsuo et Mitsuko, son premier amour d'enfance, jamais avoué, celle qu'il avait surnommée, dans son journal intime, Azami, nom d'une fleur.  Mitsuo est surpris de découvrir qu'elle est devenue entraîneuse dans la tradition des geishas, sans rien perdre de sa grâce. Le lecteur suivra le déroulement de cette rencontre qui bouleverse les deux êtres, chacun gardant cependant sa part de pudeur et Azami ne révélant pas tous ses secrets. Il sera témoin du déchirement intérieur de celui qui raconte. Comme toujours dans ses ouvrages, l'auteure exprime, notamment à travers les prévenances et la retenue dont les principaux personnages font preuve, une profonde délicatesse dans les sentiments et les attitudes, reflet de sa culture d'origine. On y perçoit aussi un regard plutôt sévère sur le maintient de la société japonaise dans un certain conservatisme des meurs et des attitudes.

 

Ederlezi de Velibor Čolić,Bosnie (NRF Gallimard, 224 pages). Ederlezi est le jour du printemps, celui d'une perpétuelle renaissance. C'est sans doute pourquoi l'auteur a choisi ce titre pour raconter l'histoire d'un orchestre tzigane composés de musiciens tous virtuoses mais aussi un peu paillards et et gros buveurs, qui nait, disparait et renait sous des noms divers, au fil du siècle. Le meneur de cet orchestre semble lui-même se réincarner à différentes reprises. A travers ce qui est qualifié de "comédie pessimiste", on découvre sous la forme d'une sorte de chronique, qui va de l'entre deux guerres à nos jours, un peuple victime du nazisme puis de la guerre en ex-Yougoslavie et enfin reclus dans "la Jungle" des sans-papiers de Calais en 2009. Un peuple qui résiste comme un roseau, plie mais ne rompt pas. Abandon, déchirements et toujours la flamme qui rejaillit comme la nature à la première saison. Le roman de Velibor Čolić est écrit au rythme de la musique tzigane: moments douloureux, moments de folie, quelques larmes et beaucoup de rires qui s'enchainent. C'est peut-être ainsi qu'il nous introduit le mieux dans le génie d'une culture enivrante, persécutée mais pleine de vie, profonde et mal connue. Ce livre souvent croustillant, nous offre aussi une savoureuse galerie de portraits. 
 
Meursault,contre-enquête de Kamel Daoud, Algérie (Actes Sud, 160 pages). On sait bien peu de choses sur "l'Arabe" que tue le Meursault de Camus, dans L'Etranger. Il est venu à l'idée de Kamel DAOUD de combler cette lacune. Ledit Arabe, ainsi dénommé dans l'œuvre d'origine, aurait  eu un frère nommé Haroun. C'est celui-ci qui, bien des années après le meurtre, va, rivé au bar d'un bistrot, raconter à un tiers qui s'y intéresse, toute l'histoire de Moussa, la victime, de M'man, leur mère, et la sienne. Au-delà de la tristesse de la perte d'un être cher, on voit s'exprimer deux sentiments, celui de la colère familiale face au peu de cas qui a été fait de l'homme assassiné dont on ignorera jusqu'au nom, toute l'attention se portant sur le coupable et celui de la vengeance qui devra s'exercer comme un acte libératoire et fera de Haroun une autre sorte de Meursault. S'y ajoute le besoin pour le vieil homme qu'il est maintenant devenu de se confier à quelqu'un, l'alcool favorisant sans doute la confidence. Ce faisant, il récuse, a contrario avec le titre du roman, toute volonté de contre-enquête. Ecrit dans une belle langue, l'ouvrage exprime la douleur ressassée et comporte de remarquables accents de sincérité. Il offre un étonnant contrepoint au chef d'œuvre de Camus. Le polémiste bien connu qu'est Kamel DAOUD, manifeste en outre, dans ce récit, sa vision de la complexité des héritages culturels qui pèsent encore  sur les rapports entre la France et l'Algérie et entre les Algériens eux-mêmes.
 
 

 LES AUTRES CONSEILS DE LECTURE :

 
Aux jardins des acacias de Marie-Claire Blais, Québec, Canada (Seuil, 220 pages). Il faut assurément un effort de volonté pour se plonger dans cet ouvrage de 220 pages qui sont, de manière, au premier abord tout au moins, franchement déroutantes car dépourvues de tout paragraphe et privées de la moindre ponctuation. Pour ainsi dire éblouissantes, au sens physique du terme. Un style surprenant, donc, mais qui, pensons-nous, ne doit pas être source de découragement car, passé le temps nécessaire à l'acclimatation visuelle et à l’immersion dans ce texte au débit ininterrompu, la forme elle-même produit d'étranges effets. C'est, à travers elle, une certaine fascination qui intervient. Au-delà, plus profondément, un récithumain et psychologique se dévoile au lecteur opiniâtre. En Floride, un riche architecte philanthrope et quelques comparses au grand cœur ont eu la belle idée d’édifier les jardins des acacias, splendide résidence destinée à  accueillir et à choyer leurs concitoyens, malades et marginaux  rejetés par leur famille et leur milieu. Aux acacias, travestis, artistes drogués, enfants exclus de toutes les écoles, vieille dame alzheimer, et tant d’autres, vivent intensément ce qu’ils savent  pour la plupart être leurs derniers moments,  dans un environnement  excentrique mais où règne la chaleur humaine. Nous y rencontrons des figures magnifiques mais aussi des égocentriques, des profiteurs, un ex-prédateur sexuel et un ancien meurtrier qui, tous, tiennent à nous faire partager leur ressenti aux multiples facettes. Et ils y parviennent car Marie-Claire Blais  a conçu  son livre comme une  symphonie de l’inconscient dont les notes seraient les réflexions, apparemment décousues mais si chargées de sens, de ces multiples individus dont les  pensées se font écho  à l’infini.
 
 
Bain de lune de Yanick Lahens, Haïti (Sabine Wespieser, 263 pages). Dans la littérature classique haïtienne, il est des écrivains qui savent parler de leur pays, de sa culture et de ses drames avec une sensibilité et dans une langue à nulles autres égale. Yanick Lahens en délivre une nouvelle preuve éclatante avec ce roman qui prend source dans la découverte du corps martyrisé d'une jeune fille que l'on retrouve sur une plage d'Haïti, après trois jours de tempête. Entrée dans la mort - mais qu'est-ce que cela veut dire pour des adeptes du culte Vaudou ?  - la victime va lentement faire apparaître au lecteur comment elle en est arrivée là. Pour y parvenir, il lui faudra évoquer l'histoire de quatre générations d'une famille de paysans, vivant dans les cases de leur village, courbant l'échine sans véritable esprit de révolte devant des puissants - qui n'est pas sans rappeler l'époque féodale en Occident, alors qu'on est ici qu'à quelques décennies du 21e siècle - puis subissant durement les conséquences de l'arrivée au pouvoir de "l'homme à chapeau noir et lunettes épaisses" qui ne sera qu'une fois appelé Duvalier. Le récit, écrit dans une langue superbe et rempli de personnages aux noms poétiques, baigne dans un univers créole où prédominent les traditions, des croyances vécues à l'intérieur de soi, le dialogue avec les éléments, les amours et les déchirures des vivants et leur culte des ancêtres et des dieux qui constituent les protecteurs invisibles. On y voit se mêler les religions et le paradis des Chrétiens se confondre avec la Guinée mythique des origines. Nous ne vous en dirons pas davantage ici pour vous laisser découvrir par la lecture du récit la magie de l'histoire. NB: Bain de lune a obtenu le Prix Fémina 2014. Nous avions préparé notre commentaire avant !
 
 
Berlinoise de Wilfried N'Sondé, Congo (Actes Sud, 172 pages). Après nous avoir fait partager le mal-être de la jeunesse des banlieues de la capitale française avec son remarquable Fleur de béton que nous avions sélectionné en 2012-2013, l'écrivain congolais  vivant à  Berlin après Paris nous ramène, avec la même verve et des phrases aussi fortes, à la fin des années quatre-vingts, à l'heure de l'effondrement du mur. Wilfried N'Sondé est aussi musicien et nul doute que cela aura beaucoup compté dans le présent récit. En cette fin décembre 1989, la victoire de la liberté enflamme les esprits dans les deux Allemagnes et au-delà. Stan, jeune professeur d'allemand en région parisienne et son ami Pascal, las de leur vie stricte et monotone, décident de partir pour Berlin vivre l'évènement qui se joue. L'amour est aussi au rendez-vous. Au-delà de la charge émotionnelle des faits historiques, Stan est immédiatement subjugué par Maya qu'il voit escaladant le fameux mur. La jeune peintre vient de la partie Est. Ses toiles hardies  se voulaient déjà art de combat. La voici maintenant complétement saisie par la liesse générale. Le coup de foudre amoureux est réciproque. Le roman expose même sans retenue les aspects les plus physiques de la passion qui dévore les amants.  Stan et Pascal émigrent définitivement. Musiciens rock amateurs, ils le deviennent à plein temps. Clémentine, française aussi, s'est jointe à eux. Mais ce que l'auteur veut surtout nous faire ressentir c'est la désillusion de la jeunesse qui va bien vite succéder à l'euphorie, dans l'ancienne démocratie populaire, avec l'apparition d'un individualisme excessif, lié à l'introduction du libéralisme économique, en contrepartie de ses bienfaits, et, aussi, avec le déferlement de la violence produite par des groupuscules néo-nazis et les skeanheads.  Maya sent remonter en elle les peurs ancestrales que vit son pays. "La Berlinoise" est à l'image de Berlin, la ville. En outre, elle, déjà marginalisée par sa couleur de peau car elle métissée cubaine, est intimement touchée par les assassinats racistes et les propos xénophobes qui prolifèrent. Elle en perd toute mesure. Ses trois amis réagissent à leur manière en organisant un concert hard  sur les lieux mêmes où des attentats ont été commis. Dans ce livre, mélange de poésie et de réalisme, la musique qui, à coups de décibels fulgurents, se veut joyeuse, folle, ou expression d'angoisse, est omniprésente. Le récit épouse au son de ses rythmes ce que les mots ne peuvent traduire d'une période alternant sensualité, exaltations et tourments.
 
 
Bye Bye Elvis de Caroline De Mulder, Belgique (Actes Sud, 279 pages). On savait combien la fin d'Elvis Presley fut désastreuse. L'idole avait sombré dans une déchéance multiforme, physique mais pas seulement, due à son addiction aux amphétamines et autres barbituriques pour vaincre un mal être grandissant, alliant une inflation du moi avec un mépris de son double médiatisé,causes ou conséquences de ses échecs sentimentaux, comme du choix e films et de shows de plus en plus médiocres dans lesquels il se produisit, lié sans doute par contrat mais cultivant aussi, comme par masochisme, une image caricaturale de lui-même. Et, cependant, malgré cela, jusqu'au bout, son succès demeurera sans faille auprès de milliers d'adorateurs. Beaucoup a été écrit au sujet de cette descente aux enfers et sur un décès subit à l'âge de 42 ans, mais rien d'égal à la version détaillée et cruelle qu'en donne le roman de Caroline De Mulder, rédigé dans un style plutôt "rock'n roll" très adapté. Bye Bye Elvis  est également Bye Bye John car l'auteure alterne les chapitres avec l'histoire d'un autre personnage, un étrange américain vivant à Paris, John White, dont le passé apparaît assez confus, qui est devenu un vieillard fantasque et possessif, lui aussi abimé par des sommes de médications et beaucoup d'illusions sur lui-même, lui aussi amateurs d'accoutrements extravagants, qui fut riche et se ruine progressivement,exerçant pendant vingt ans une permanente domination-fascination sur la narratrice, la jeune veuve dont il a fait sa gouvernante. Vingt ans, c'est, de même, la période qui sépare les deux histoires dont le lecteur se demandera longtemps si elles ont un lien autre que la comparaison bien menée entre les destins de deux âmes perdues. L'ensemble constitue, en tout cas, un livre marquant.  
 
 
Dans le jardin de l'ogre de Leïla Slimani, Maroc (Gallimard, 215 pages). "Avoir le vertige c'est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s'y abandonner. " Cette citation de Milan Kundera, en exergue du premier roman de Leïla Slamani, en définit bien l'esprit. Ce n'est sans doute pas anodin si c'est à la lecture de L'insoutenable légèreté de l'être qu'Adèle, la principale protagoniste du récit, a connu, au seuil de l'adolescence, son éveil à la sensualité, dans un univers familial sans vraie tendresse. Dans le jardin de l'ogre évoque sans cesse et crument la sexualité mais n'appartient pas à la littérature érotique, encore moins au genre pornographique.  On y rencontre une femme fondamentalement insatisfaite, en quête d'un équilibre pour elle inacessible. Mariée à un clinicien très absorbé par son travail,  qui l'aime passionnément mais l'idéalise bien plus qu'il ne la désire, mère d'un jeune garçon qu'elle ressent comme un poids, elle exerce sans intérêt le métier de journaliste pour lequel elle a pourtant de grandes dispositions. Au-delà de tout, cet être sans grande réaction émotionnelle éprouve un besoin maladif de séduire, d'attirer tous les mâles rencontrés, se donnant à chacun avec facilité mais sans trouver de véritables satisfactions dans cette inaltérable débauche. Elle aguiche sans détours et sans répit, fume énormément, se saoule, même en société, et se laisse droguer à l'occasion. Elle n'a rien d'une hédoniste. Elle est simplement victime de syndromes compulsifs irrésistibles. Elle ne veut pas perdre son époux, un homme sans fantaisie mais généreux et si bon, qu'elle ressent plutôt comme une bouée. Lui est prêt à tout pour la garder mais il ne peut lui offrir qu'une vie bourgeoise et conventionnelle. Un tel sauvetage peut-il aboutir dans ces conditions ? Est-il vraiment la réponse que l'on peut espérer ? Ce livre, finalement plus courageux que choquant, ose aborder un drame de l'existence en échappant à la tentation du voyeurisme. 
 
 
La fiancée américaine de Eric Dupont, Québec, Canada (Editions du Toucan, 748 pages). C'est une saga peu ordinaire que nous offre ce roman. Etendue sur une large partie du XXe siècle et six générations, en comptant un enfant à naître, elle nous entraine du Québec, de la Rivière-aux-Loups à Montréal, jusqu'à Berlin et l'ancienne Prusse orientale et même à Rome. Aux histoires des membres et descendants d'une même famille, qui se suivent, s'enchevêtrent et s'éclairent progressivement, s'ajoutent celles de personnages rencontrés au cours de cet incroyable récit. L'auteur prend un évident plaisir à conter chaque épisode avec moult détails. On apprécie le rythme très soutenu de la narration, tantôt truculente,  toujours palpitante, souvent  effroyable, comme les  passages  éprouvants et peu courants, consacrés à la fuite désespérée des Allemands de l'Est, talonnés par les Soviétiques, peu avant l'heure de la débâcle du régime nazi. Ce roman aux allures picaresques ressemble à un film d'action ou une pièce de théâtre, dont les personnages, sont pris dans d'incessants tourbillons. La mort est omniprésente sous des formes diverses: le héros central est un croque-mort qui conserve les cercueils dans son propre salon, la Faucheuse frappe ou a frappé dans presque tous les épisodes, dès le début du livre, et, curieux emprunt à la littérature fantastique  latino-américaine sans doute, une grand-mère décédée continuera de vivre avec les siens pendant plusieurs décennies. En dépit des apparences, ce roman ne part pas dans tous les sens mais suit un fil conducteur qui apparaitra vers la fin. Le sentiment de jalousie et les excès auxquels celui-ci conduit sont au cœur de ce  livre dont on ne peut saisir toute la portée si on fait abstraction de la référence constante à la Tosca. Non seulement parce que l'œuvre de Puccini est citée maintes fois mais parce qu'en définitive La fiancée américaine ne fait qu'illustrer de mille manières l'argument du célèbre opéra.
 
 
La route des clameurs de Ousmane Diarra, Mali (Continents noirs, Gallimard, 172 pages). Ousmane Diarra, marqué par les drames récents du Mali, nous fait vivre la violence inouïe qui a saisi les habitants d'un pays d'Afrique lorsque le Jihad ("la mère des catastrophes" dans la principale langue locale) est instauré avec l'arrivée en force dans les villages des "Morbidonnes" (enfants soldats) qui répandent la terreur. Face aux menaces de châtiment dans l'Au-delà et aux massacres commis par les fanatiques de tous âges, la population se laisse plus ou moins convaincre mais doit, de toute manière, se convertir pour survivre ici bas. On découvrira que le calife qui mène ce régime n'est en fait qu'un dictateur dépravé, assez malin pour exploiter à ses fins propres les promesses de félicité dans un monde dispensées au nom d'un Islam dévoyé. L'originalité du récit réside dans le fait que cette plongée dans l'abomination est contée par un adolescent dont le langage est celui de l'enfance. Ce "Candide" africain décrit naïvement les situations, nomme les choses par leur nom et n'a qu'un objectif égocentrique: protéger "son papa", artiste réputé, lequel refuse obstinément, au péril de sa vie comme de cellede sa famille, de se plier aux injonctions des djihadistes. C'est pour sauver son papa que notre jeune narrateur s'engagera, comme son frère, dans les Morbidonnes et commettra des crimes effroyables avec une facilité croissante et une innocence persistante qui donnent au lecteur froid dans le dos. La fin justifie-t-elle les moyens ? L'innocence piétinée peut-elle être sauvegardée ? Jusqu'à quel degré d'aveuglement, une crapule peut-elle conduire un peuple ? Les artifices littéraires auxquels l'auteur recourt avec dextérité rendent assez fascinante la lecture de ce court roman - ou conte philosophique - et nous amènent à réfléchir à ces questions.
 
 
La Trinité Bantoue de Max Lobe, Cameroun (Zoe, 200 pages). Mwàna vient du Bantouland, pays imaginaire, quelque part en Afrique. Par suite de tragédies familiales, il vit en Suisse, comme sa sœur Kosambela qui fait le ménage chez des religieuses. Ses cousins et surtout sa mère sont restés au pays. Il leur cache aussi longtemps qu'il le peut que, lui, le jeune diplômé a perdu son travail, vit de rien, à la recherche active d'un nouvel emploi. Pas d'aigreur chez cet être vif et joyeux qui s'arrange avec le minimum pour survivre tout en riant, même dans les moments les plus difficiles, avec son compagnon Ruedi le rouquin blanc. Il fait tout pour ne pas montrer sa misère et garder sa dignité. Son homosexualité, il tente également de la cacher aux siens, par peur des incompréhensions. On le verra stagiaire pour trois mois dans une ONG adversaire du mouvement grimpant qui veut chasser de la Confédération les "moutons noirs", tout travailleur d'origine étrangère, y compris les frontaliers - clin d'œil de l'auteur à une réalité inquiétante. Vient le moment où la mère du héros arrive en Helvétie pour se faire soigner d'une grave maladie très avancée.  L'auteur déclarera s'être ici inspiré du drame qu'il a lui même vécu. On assiste alors dans le récit à des moments plus qu'émouvants.Tout au long de cet ouvrage, tendre mais drôle, d'une belle écriture, libre mais sans rage, truffé de réactions affectives et de citations proverbiales, souvent imagées, c'est l'africanité dans un environnement occidental qui transparait. Nzambé, sans cesse invoqué, n'est autre que le premier Dieu de cette Trinité Bantoue que l'on somme, ainsi que les défunts, de porter assistance. Cette foi s'accorde ici avec celle des Chrétiens dans le cœur enflammé de la très catholique Kosambela. Du livre se dégagent de nombreux portraits bien campés mais surtout celui d'un jeune homme à l'aise dans sa peau, qui ne rejette pas la tradition sans pour autant s'y enfermer, pratique l'optimisme, est capable de grands enthousiasmes et de sentiments forts et ignore tout fanatisme.
 
 
Le Consul de Salim Bachi, Algérie (Gallimard NRF, 178 pages). Aristides de Sousa Mendes, consul du Portugal à Bordeaux, en 1939 et 1940, sauva de trente à cinquante réfugiés, poursuivis par les Nazis, en leur délivrant, contre les ordres du gouvernement Salazar, qui voulait préserver sa neutralité complice, des visas d'entrée au Portugal, voie tracée pour la fuite hors de l'Europe. Il en fera finalement les frais mais, pour ce croyant fervent, le devoir de conscience aura prévalu sur tout. De ces faits authentiques, ramenés à la mémoire, Salim Bachi a réussi à élaborer une relation très sensible. Le héros est le narrateur. Il s'adresse à sa seconde épouse, Andrée, avec qui l'union a été possible après son veuvage de la mère de ses quatorze premiers enfants. Le moment compte beaucoup. Aristides est proche de sa fin et ce qu'il écrit prend les allures d'une confession avant la mort. Il sait qu'il a accompli l'impossible, pris des risques considérables, témoigné d'une audace et d'un courage exceptionnels mais il exprime sincèrement le regret de n'avoir pas pu faire davantage. Il y a dans son cœur un certain orgueil mais plus encore  une vraie humilité. Chez ce chrétien convaincu, l'image de Saint-François est omniprésente. Le talent de l'auteur, animé par une sorte de passion pour ce personnage injustement ignoré, s'exprime dans sa capacité à rendre un récit sans grand rebondissement particulièrement poignant. Le style qu'on trouvera peut-être un peu suranné ne fait pas obstacle à la lecture. C'est surtout que, fort des faits incroyables qu'il rapporte, dont on ne se lasse pas d'apprendre le détail, ce roman ne manque vraiment pas d'âme.
 
 
L'escalier de mes désillusions de Gary Victor, Haïti (Philippe Rey, 190 pages). "Tout comme il existe un cimetière des éléphants, j'ai imaginé un cimetière des récits. Ils sont devenus des fantômes qui se sont mis à me hanter avec insistance quand j'ai commencé à descendre l'escalier de ma vie."  déclare lui-même Gary Victor, à propos de son livre, en fournissant la meilleure explicitation. Dans cet ouvrage, au style subtil et à l'écriture élégante auxquels l'auteur nous a habitués, nous retrouvons Carl, le personnage central de Maudite éducation  - que nous avions retenu dans notre sélection de 2012-2013. L'escalier de mes désillusions peut toutefois se lire parfaitement sans connaître cet antécédent. Nous en apprenons ici davantage sur le jeune homme doué pour l'écriture mais timide, ses aventures et ses rapports avec son père, tout ce qui fera naître en lui bien des complications. Le livre ne revient pas sur ses rapports avec Cœur qui saigne qui faisaient principalement l'objet du premier roman, sinon au travers de quelques références. Ici, la femme s'appelle Jézabel, un être qui attire Carl, le fascine, bien que ou parce que, tout en recherchant sa tendresse, elle lui témoigne de la distance et que se cache en elle quelque chose d'insaisissable. Ils se résigneront à l'échec de leur union en dépit de la naissance de leur fille Hanna. Séparés, ils ne sont pas vraiment détachés l'un de l'autre. Le récit se situe au moment du terrible tremblement de terre de janvier 2010. Carl se trouve aux côtés de la mère de Jézabel, Man Hernande, qu'il aime beaucoup. Tous deux redoutent que le pire soit arrivé à Jézabel et à Hanna dont le cataclysme semble les avoir fait disparaître. Ils ne peuvent qu'attendre, attendre encore. Pendant ce temps interminable, Carl se remémore les épisodes de sa vie et s'interroge inlassablement sur le mystère de Jézabel. Le lecteur le suit dans cette évocation vibrante de son passé et de ses ressentiments. Viendront aussi les confidences douloureuses de Man Hernande. Gardons secrète la fin du livre. On relèvera que, dans toute cette histoire, une fois encore, l'écrivain, si  profondément haïtien, entremêle avec talent les explications rationnelles et psychologiques et celles du vaudou. Ce n'est pas le moindre charme de ce très bon roman.
 
 
Les nouveaux monstres de Simonetta Greggio, Italie (Stock, 402 pages). Nous retrouvons avec plaisir, dans ce roman, certains des personnages, tout droit issus du  grand cinéma italien, auxquels l'auteure avait donné vie dans son remarquable Dolce Vita. A travers les échanges entre Don Saverio, jésuite aux mille facettes, héritier du prince de Valfonda et sa petite nièce, Aria, journaliste d'investigation qui mène de front  ses enquêtes irréductibles sur les errements de la société italienne et la recherche des secrets de ses propres origines, le récit nous plonge dans les arcanes de la vie politique et sociale de l'Italie de 1979 à ce jour. Toutefois, ici encore, la narration romanesque constitue surtout un fil conducteur, un montage permettant à la journaliste  qu’est avant tout Simonetta Greggio, d’évoquer avec une passion  vibrante,  toute italienne, les multiples tragédies, les mystères et les scandales qui émaillent depuis des décennies  le quotidien de son pays natal,  en proie à ces monstres  qui ont pour nom : mafia, corruption, terrorisme… Et comme nous sommes au pays de Fellini et de Dino Risi, cette chronique de désolation,  livrée  sur le ton d’indignation qu’emploierait  une amoureuse déçue est  aussi émaillée d’épisodes charmants, émouvants  ou franchement truculents. L’auteure s’est encore énormément documentée. Si elle n’apporte guère de preuves irréfutables  pour résoudre ces dramatiques « énigmes à l’italienne », dont la presse nationale et même internationale se sont si souvent  nourries, elle a le mérite de rappeler au souvenir de l’opinion publique, des médias  et - qui sait  ? - des «  autorités », que derrière ces affaires que l’on aurait tendance à  laisser  sombrer dans  l’oubli après s’en être intensément repu, demeurent de douloureuses interrogations humaines insatisfaites.
 
 
Rendez-vous avec l'heure qui blesse de Gaston-Paul Effa, Cameroun (Continents noirs Gallimard, 195 pages). De commun, l'auteur et son héros ont la couleur de la peau et le passé ancestral de l'esclavage. Gaston-Paul Effa s'est passionné pour le Martiniquais Raphaël Elizé, premier maire noir de la France métropolitaine dont il sera mis fin au mandat par l'occupant allemand. Il en fera le narrateur du récit. Résistant, Raphaël Elizé a été arrêté et déporté à Buchenwald en 1944, lieu où il se situe lorsqu'il se confie au lecteur improbable. On découvrira dans ces pages la manière de vivre et de survivre des prisonniers, échangeant, au sus de leurs gardiens, des épisodes de leur passé et autres confidences réconfortantes. Cette révélation sur la manière de supporter l'épreuve en commun constitue un des attraits particuliers de l'ouvrage. Le protagoniste, comme ses compagnons, ne s'échappe que par la pensée mais il s'évade particulièrement dans une évocation prenante de son histoire dont il nous fait présent. Vétérinaire de son métier, très attaché à ses patients quadrupèdes, il établira des comparaisons entre le traitement des animaux de ferme dont il a eu la charge et celui des bêtes humaines dans les camps. Homme d'origine simple mais que nous découvrons cultivé par la qualité de son écriture, il trouve du réconfort dans la récitation de vers célèbres. D'un style recherché, non dénué de poésie, d'inspiration et, parfois même, de lyrisme, s'emballant de temps en temps dans d'incroyables phrases, le livre ne manque surtout pas d'émotion. Il fait aimer un personnage d'une grande humanité et d'un courage rare, plein de compassion, qui ne devait pas disparaître dans l'oubli. En nous le faisant connaître à travers ce roman, un peu triste mais profond, Gaston-Paul Effa a fait œuvre utile et livré un beau texte.

 

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Commentaires

14.07 | 00:56

Merci à vous !

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13.07 | 21:26

merci pour cette rencontre avec les briacins et briacines
avec les membres du jury et à tous les lecteurs et lectrices

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15.06 | 00:22

Merci. Votre coup de coeur est enregistré

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12.06 | 08:27

Un coup de cœur pour Suisen d’Aki Shimazaki

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