Conseils de lecture octobre 2013- avril 2014

-LE PRIX DU JURY 2014:

 

Ballade d'un amour inachevé de Louis-Philippe DALEMBERT, Haïti (Mercure de France, 283 pages)
 
Azaka, le personnage central de ce roman a connu dès l'enfance, les bouleversements sismiques en Haïti.  Comme on l'imagine, leur souvenir tragique ne s'effacera  jamais de sa mémoire. Cependant le tremblement de terre qui sera au cœur du récit est bien plus celui de L'Aquila qui va s'abattre sur  les Abruzzes italiennes en 2009. Azaka  a émigré dans cette région depuis longtemps déjà et a réussi son intégration par sa gentillesse, son ardeur au travail  et sa très grande disponibilité dans un village assez refermé sur lui-même, attaché à ses coutumes et généralement méfiant à l'égard des étrangers - même la Ligue du Nord y compte des partisans, et une partie de la jeunesse cède à la violence raciste. Le haïtien trouve le grand amour en Mariagrazia, une native du pays très attachante, et se fait, non sans une certaine compromission de sa part, admettre par la famille de son élue. C'est lorsque son épouse sera sur le point de mettre au monde leur premier enfant que les forces de la nature qui faisaient régulièrement vibrer le sol, au point que chacun s'y était un peu habitué, vont se déchaîner violemment. Ponctuée d'expressions savoureuses en italien dans le texte et conduite de manière originale, cette Ballade pour un amour inachevé narre une histoire à la trame assez simple qui donne à connaître la réalité d'une société pauvre mais surtout à l'identité très affirmée. On y découvre le regard d'un enfant de Port au Prince sur une terre lointaine dans laquelle il a voulu et su prendre racine avant d'y vivre, avec la femme de sa vie et toute une population, le second cataclysme de son existence.

 

- LE PRIX DU PUBLIC 2014:
 

Le Christ selon l'Afrique de Calixthe BELAYA,Cameroun (Albin Michel, 265 pages)

Boréale a vingt ans. Elle raconte son histoire, celle d'une jeune femme issue d'un milieu modeste mais sans complexe, résolument indépendante, qui gagne sa vie en travaillant comme boyesse au service d'une patronne française plutôt excentrique et fait faceà moult problèmes, matériels comme affectifs, en manifestant une grande liberté d'esprit. Un temps entrainée dans une terrible compromission familiale, elle en sortira par la voie du coeur. Au-delà de sa personne, l'héroïne nous dépeint au vitriol l'Afrique actuelle, vue de Douala, au Cameroun, sans complaisance mais avec naturel et simplicité. Le tableau est brossé à travers le portrait de personnages à la limite de la caricature mais qui aident à comprendre le malaise du Continent. Celui-ci, qui se débat toujours dans le sous-développement à l'heure de la mondialisation, s'empêtre dans d'innombrables valeurs refuges: une identité longtemps occultée, la persistance du mythe occidentale, les espérances véhiculées par les différentes religions, du catholicisme en recul à la montée de l'Islam et des églises évangélistes sans omettre le discours scientiste. Les prosélytes en tout genre ne sont guère convainacants pour la narratrice qui met en avant la contradiction entre leurs dires et leur comportement mais la population se laisse souvent emporter par les tribuns. L'argent que les dirigeants distribuent à la volée pour obtenir les bonnes grâces de la foule et le pouvoir corrompu ne sont pas épargnés par la narratrice. Le ton de ce roman est corrosif, le style enlevé, assez cru, plein d'humour. La langue est souvent riche et le vocabulaire largement truffé de néologismes savoureux. Ce faisant, Calixthe Belaya parvient à décrire plaisamment une certaine réalité sans en voiler la gravité, ce qui constitue le principal attrait de son livre.  

 

-LES AUTRES TITRES DE LA SELECTION:

 

La main d'Iman de Assani RAZAKI, Bénin (Liona Levi, Stock, 327 pages

Trois enfants - deux garçons et une fille - qui deviendront jeunes adultes dans une vision de l'Afrique la plus sordide, celle de la vente et l'exploitation des enfants, de la vie dans des bidonvilles, de la prostitution et des bandes organisées. Trois enfants dont deux se seront connus et déjà attachés l'un  à l'autre dans leur prison, avant de se retrouver beaucoup plus tard. Trois enfants dont le troisième, Iman, sauvera la vie de l'autre garçon et restera son ami. Le drame d'Iman est différent: métis, d'un milieu plus aisé, ses malheurs viendront plutôt de conflits familiaux dont les antécédents sont magnifiquement racontés et de son obsession de partir à tout prix du pays sub-saharien où ils vivent tous -  et qui n'est jamais précisé par l'auteur: on croit parfois y reconnaître le sien, à certains parfums, mais l'Islam n'est pas dominant au Bénin comme ici.  Ce premier roman de Assani Razaki est avant tout un très beau récit d'amour et d'amitié qui se déchirent et se reconstruisent, dépourvu de toute mièvrerie. Chaque chapitre est raconté à  la première personne par l'un des trois principaux protagonistes. Cela permet de comprendre les ressentis et les illusions des uns et des autres tout en suivant le déroulement des faits. Le livre, parce qu'on le sent vrai, se lit avec passion et émotion.

 

Les anges meurent de nos blessures de Yasmina KHADRA, Algérie (Julliard, 403 pages)
 
Ce roman s'ouvre dans l'antichambre de la mort. Le narrateur se prépare à être exécuté pour le crime qu'il commis et dont on ne sait encore rien. Un chapitre poignant qui donne déjà l'envie d'aller jusqu'au bout du récit. Celui-ci nous fait remonter aux origines du protagoniste. Nous sommes dans l'Algérie de l'Entre-deux-guerres, telle que la voit l'auteur, où la seule raison d'être de l'Arabe semble être de subir la domination de l'Occidental. Turando, un jeune garçon, élevé dans les bidonvilles de Sidi Bel Abbes, qui doit son propre nom à un village disparu dans une tourmente, cherche désespérément à sortir de la misère et à trouver un emploi stable pour ne plus peser sur sa famille. Après des expériences infructueuses, il se découvre, aidé par un ami d'origine juive et grâce à des rencontres improbables, de grands talents de boxeur. Le voici à Oran, grimpant les échelons de la gloire. Mais le métier dans lequel il excelle ne lui procure pas le bonheur.  Lui qui cherchait seulement à "s'en sortir" triomphe sans joie dans la souffrance physique et morale qu'il doit sans cesse affronter. Le bonheur, il ne le trouve pas non plus dans ses rapports amoureux. Chacune des parties du roman porte le nom d'une femme qui suscite en lui espoir et désespoir. Sa rencontre avec la dernière d'entre elles, fille d'un ancien champion à jamais handicapé par son dernier combat, le projettera dans le drame. Ce livre est un superbe récit, touchant et réaliste.  
 
 
Ombres sur l'amandier de Amina EL ALAMI ALAOUI Maroc (Casa Express-Magellan & Cie, 426 pages)
 
Ombres sur l'amandier nous est présenté par son auteure, jeune historienne et romancière marocaine, comme  le premier volet d'une  saga qui sera consacrée aux avatars d'une grande famille marocaine,  du début du 20ème siècle à nos jours. Ce volume commence en mars 1912, à Fès, alors capitale de Sultanat.  Lalla Joumanah, belle figure tutélaire de matrone musulmane, dirige la splendide demeure familiale  avec fermeté et intelligence. Autour de son fils aîné - jeune commerçant prospère qui concilie sans état d'âme son éducation parisienne et ses racines islamiques- gravite une petite "smala" de jeunes femmes oisives et rêveuses, de vieux oncles lettrés, de cousins pauvres, de vieux serviteurs et servantes fidèles jusqu'à la mort, de jeunes esclaves séduisantes, sans parler des amis de toutes confessions et des relations de travail. La plongée dans ce microcosme fournit un aperçu  saisissant (et séduisant) de la  haute société marocaine  des premières décennies du siècle dernier. Cette société, on la verra au fil des pages et des mois tiraillée entre son respect des préceptes de l'Islam et l'attrait d'un Occident perçu avec une sympathie sincère car source de prospérité, puis, bien plus douloureusement, confrontée au sursaut patriotique qui dresse une partie du peuple  contre le concordat humiliant plaçant le Maroc sous protectorat français . C'est à travers états d'âme et destinées particulières que l'auteure nous fait vivre les bouleversements de son pays : révoltes tribales de la guerre du Rif,  massacres aveugles et  épisodes héroïques jusqu'à  l'épopée exaltante d'Abdelkrim porteur de l'honneur de tout un peuple , mais finalement  rejeté.  Roman historique, Ombres sur l'amandier est aussi une remarquable rétrospective des transformations de la société marocaine. On voit par exemple progresser l'éducation des femmes de la bourgeoisie: d'une grand mère qui n'avait pas  pu apprendre à lire à une petite-fille autorisée seulement à fréquenter l'école coranique.  Comment évoluera la jeune génération? Nous attendons avec impatience le second volume qui nous transportera dans le Maroc de la seconde guerre mondiale et de l'après-guerre. 
 
 
- LES AUTRES TITRES DE LA PRESECTION:
 
 
 
Arithmétique des dieux de Katrina KALDA , Estonie (Gallimard, 214 pages)
 
Narrée à la première personne, l'histoire que nous livre Katrina Kalda nous fait pénétrer dans un monde de tristesse qui va de l'Estonie soviétique aux quartiers fant, elle fuit son pays, avec sa mère, pour la France. Plus tard, elle retournera à différentes reprises en Estonie mais ne trouvera jamais un souffle de bonheur, là comme ailleurs.  En 2010, lorsqu'elle se souvient et raconte, elle demeure hantée par les tourments de sa famille et par son sentiment permanent que tout échappe à la volonté humaine, elle-même menée par cette arithmétique des dieux qui donne son titre à l'ouvrage. Le souvenir des faits se complète par l'évocation de cauchemars obsédants. Les chapitres du récit alternent avec la reproduction de lettres pathétiques envoyées à sa grand-mère Eda par une de ses amies déportée en Sibérie en 1941, au moment de la terrible rafle. Tout semble négatif, de la réalité aux ressentiments. La narratrice pourra bien poursuivre ses études jusqu'à l'agrégation, elle parlera de la mécanique d'un "talent rare pour rater sa vie".  Lorsque décède sa grand-mère, elle écrira encore: "Ce n’est qu’après la mort d’un être que la vie apparaît pour ce qu’elle est (...) un entassement intérieur et extérieur, de bibelots inutiles et d’émotions truquées". Une révélation à la fin du roman rendra peut-être l'héroïne plus apte à affronter son destin. Ne soyez pas découragés à entreprendre la lecture de ce livre. La qualité de la langue et du style, l'originalité de la structure narrative et la profondeur du récit doivent vous y inciter. Pessimisme et désespérance ne sont pas facteurs de médiocrité au travers d'une belle écriture. 
 

La confrérie des moines volants de Metin ARDITI Turquie (Grasset, 346 pages)

 
D'entrée de jeu, l'auteur nous rappelle qu'entre 1918 et 1938, le régime soviétique a détruit, pillé ou vendu à l'étranger tout ou presque de ce que l'Eglise russe comptait comme trésors. Les monastères sont fermés, les églises saccagées, les prêtres, moines et moniales exécutés au nombre de plus de deux cent mille. En 1937, un curieux personnage, ermite de Saint-Eustache, Nikodine Kirilenko, en perpétuel pénitence, est amené à accueillir une dizaine d'autres moines qui ont pu échapper aux massacres. Avec le consentement de ses pairs, il décide de fonder la Confrérie des moines volants qui se donne pour objet de tenter de sauver ce qui peut rester de biens rares dans les églises dévastées. Il faut savoir que dans la religion orthodoxe, les icônes ne sont pas que des représentations mais de véritables symboles de vénération pour le culte. La mission audacieuse est donc d'importance. Cette petite poignée de brigands de Dieu va se montrer efficace, surtout qu'elle comporte en son sein un ancien acrobate, et parvenir à sauver, comme par miracle, nombre d'objets sacrés. Son action ne passe pas inaperçue, la presse et les autorités se déchaînent contre ces pillards qui dépouillent le peuple de ce qui lui appartient.  A un moment, Nikodine est amené à dissoudre la Confrérie. Il se rend à la police prétendant avoir tout détruit des objets volés, de sorte que les recherches s'arrêtent. Avant cela, il a pris soin de mettre en lieu sûr la précieuse collecte. Fin de la première partie. L'histoire reprend après la chute du communisme, en 2000. Par un véritable hasard de circonstances, un photographe français de renom, va être conduit à mener une enquête digne d'Indiana Jones pour retrouver le trésor caché. Cette recherche fera apparaître des liens familiaux inattendus et mettra en présence des personnages, morts ou vivants, hauts en couleur. Au cœur des deux parties du récit, il y a la surprenante Irina, qui a été proche de Nikodine puis a réussi à fuir l'enfer bolchévique. En filigrane, ce qui donne sans doute le plus d'intérêt au livre est une analyse de l'âme russe, celle d'un peuple capable d'assumer toutes ses failles, dans l'ombre et la lumière, ainsi qu'une description de la Russie postcommuniste faîte d'espoir et de nostalgies antagonistes.  
 

La dernière séance de Chahdortt DJAVANN, Iran (Fayard, 490 pages)

En 2011, nous avions beaucoup apprécié le précédent livre de Chahdortt Djavann, au titre énigmatique, Je ne suis pas celle que je suis. Nous découvrons avec un  plaisir renouvelé la suite de ce roman qui peut se lire aisément sans avoir eu connaissance du précédent.En 2011, nous avions beaucoup apprécié le précédent livre de Chahdortt Djavann, au titre énigmatique, Je ne suis pas celle que je suis. Nous découvrons avec un  plaisir renouvelé la suite de ce roman qui peut se lire aisément sans avoir eu connaissance du précédent. Le processus narratif est le même: une alternance de deux histoires, ou plutôt de deux périodes de la vie de la même héroïne, Donya : d'abord le récit de la douloureuse existence de cette jeune iranienne qui, aux temps les plus difficiles de la révolution islamique, décide de se rendre en Turquie par nécessité. On la suit, coupée de sa famille, trouvant sur place des aides compréhensives pour payer ses études mais subissant aussi de fortes déceptions et vivant dans l'incertitude du lendemain.  Combien de temps pourra-t-elle demeurer à Istanbul ? Elle espère un visa pour Londres mais l'obtiendra-t-elle ?   On sait depuis le début du livre que son épopée s'achèvera à Paris grâce à l'autre partie, alternée, du roman.  Celle-ci se passe dans le cabinet d'un psychanalyste chez qui Donya se rend pendant six ans. On en comprendra la raison. L'auteure nous livre à cette occasion sa vision plutôt critique de la méthode thérapeutique qu'elle avait déjà passablement décriée dans son précédent ouvrage. Pourtant, le lecteur a le sentiment que le traitement a des effets clairement positifs sur l'analysante, Cette dimension réflexive du livre qui s'ajoute au palpitant de l'aventure donne beaucoup d'intérêt au propos. L'unité du roman apparaîtra à la fin. On soulignera que la langue tient une grande importance dans celui-ci, en particulier la langue française dont Chahdortt Djavann se déclare amoureuse et à laquelle elle rend un vibrant hommage par la qualité de son écriture.

 
 L'ombre douce de Hoai HUONG NGUYENVietnam (Viviane Hamy, 156 pages)
 
Assez rares sont les romans qui nous font vivre dans l'Indochine encore sous dépendance française du début des années cinquante, en prise aux mouvements révolutionnaires. L'ombre douce s'inscrit dans ce contexte qui imprègne la vie de tous les personnages mais il s'agit avant tout d'une histoire d'amour entre Mai, une Annamite qui aide les équipes médicales, et Yann, un soldat breton, tous deux à peine sortis de l'enfance: des Roméo et Juliette dans les rizières. Mai est issue d'une famille traditionnelle dont les règles et les réactions sont finement décrites. Son père qui n'admet pas qu'elle refuse, actimpensable, d'épouser l'homme à qui elle avait été promise, la jettera à la rue. Elle ne pourra trouver refuge qu'auprès des sœurs du Couvent où elle avait été éduquée. Bannie par les siens, elle parviendra à épouser Yann,  juste avant que celui-ci parte au combat dont il va affronter les horreurs. Il connaîtra l'enfer de Dien Bien Phu puis celui des camps d'internement où seul l'espoir de retrouver sa bienaimée le fera subsister. Mai n'aura, elle, pour but que de le sortir de cette situation tragique. A cette fin, elle sera prête à tout. Pudique et poétique, ce récit témoigne de la puissance d'un attachement aboutissant au don de soi. Il montre que l'héroïsme se manifeste aussi dans le sacrifice pour l'être cher.
 

La plume de l'ours main de Carole ALLAMAND, Suisse (Stock, 392 pages)

Camille Durand avait déjà publié mais le décès de son épouse interrompt brutalement le travail de l'écrivain suisse qui s'exile en Amérique et ne fait plus parler de lui pendant douze ans. Son retour en librairie se produit avec trois ouvrages qui obtiennent, surtout le second, un immense succès. L'auteur devient une gloire pour la Confédération helvétique.  Mais Durand n'apparaît jamais, son état de santé en étant la cause. Les chercheurs s'interrogent sur le virage opéré dans le style de l'auteur entre les deux périodes. Une jeune chercheuse choisit d'en faire le sujet de sa thèse. Progressivement, elle va passer de la méthode universitaire à la démarche policière, malgré les réticences de son directeur de recherches et c'est ce changement d'approche qui constitue un des aspects les plus intéressants de ce "polar biographique". Pour recueillir les témoignages qui lui permettront de lever le mystère, elle traverse en compagnie d'un jeune vétéran de la guerre d'Irak, une Amérique insolite qui va de Manhattan en Alaska. Un éleveur d'animaux la mettra en relation avec un grizzli dont le rôle justifie le titre de l'ouvrage. Il faut lire jusqu'à la fin ce récit qui se déroule avec une certaine lenteur pour découvrir un ultime passage à une nouvelle forme d'écriture. 

 
La saison de l'ombre de Léonora MIANO,Cameroun (Grasset, 235 pages)
 
Alors que notre lettre d'information n'existait pas encore, nous avions déjà apprécié deux ouvrages remarquables de Léonora Miano: Les aubes écarlates et Ces âmes chagrines.  C'est avec un réel plaisir que nous retrouvons cette auteure talentueuse avec La saison de l'ombre. Nous avons lu et commenté son nouveau roman... avant qu'il reçoive le Prix Femina 2013. Cette désignation dont nous nous réjouissons n'était certainement pas une raison pour ne vous en point parler ! Dans ce livre, écrit d'une plume sensible et dans une langue parfaite, nous continuons de découvrir, sous un regard africain et libre, un visage de l'Afrique sub-saharienne à l'heure où sévissait la traite négrière, suscitée et conduite par les Européens mais avec la complicité de certains Noirs, lourd héritage toujours difficile à assumer. Au pays du clan Mulongo où la vie s'écoulait calmement dans le respect des traditions animistes, un violent incendie éclate. les fils aînés des familles ont disparu et leurs mères, plus ou moins suspectées de sorcellerie, sont mises à l'écart. Jusqu'à cette catastrophe, les relations avec les voisins Bwele étaient des plus pacifiques mais un doute s'instaure sur le rôle que ceux-ci auraient pu jouer dans les évènements récents. Plusieurs démarches vont en découler: celle du frère du chef puis celle du chef Mukano lui-même et celle de mères courageuses. Ces initiatives lèveront le mystère sur la tragédie qui s'est nouée et qui n'est pas prête de s'achever. On comprend que les Bwele donnent dans le trafic des hommes qui sont vendus aux étrangers venus du Nord par les eaux, cet océan que les Mulongo croyaient être la fin du monde. Ceux-ci vont avoir bien du mal à comprendre la trahison des Bwele qui se sont liés au Peuple de la Côte pour livrer contre richesses et pacotilles, des frères noirs aux esclavagistes. On verra avec quelle détermination certains membres de la communauté victime tenteront de sauver les leurs et aussi préserver le respect sacré des morts. C'est le grand apport de ce nouveau roman de Léonora Miano, dans la continuité de son œuvre, que  de mettre en lumière, à travers coutumes, croyances et comportements, les forces et les drames de l'âme africaine. Un hommage aussi aux femmes qui jouent un rôle déterminant dans la réaction de défense et sont, par un clin d'œil de l'auteure, incitées à mener les combats pour la liberté à l'heure présente.
 

Le chasseur de lucioles de Janis OTSIEMI, Gabon (Editions Jigal, 212 pages)

Le polar est un genre qui se développe beaucoup en Afrique actuellement. Janis OTSIEMI nous en offre avec ce livre un très bon exemple. L'énigme emprunte aux classiques de la littérature policière mais inscrite dans le contexte du continent noir. Chacun des chapitres qui suit le calendrier de l'enquête est agréablement introduit par un proverbe savoureux.  Le style assez cru a fait parler d'un "Frédéric Dard tropicalisé". Mais au-delà du récit qui traite ouvertement du sort des prostituées (les "lucioles"), on perçoit l'audace de la dénonciation d'un service d'ordre d'une extrême violence et d'une police judiciaire complètement corrompue. Le système politique n'est jamais clairement mentionné mais comment ne pas le sentir mis en cause ? C'est ce qui rend intéressant le roman. 

 

Le désespoir des anges de Henry KENOL, Haïti  (Actes Sud, 323 pages)
 

Avec Le désespoir des anges, Henry Kénol franchit une étape dans l'évocation de la tragique situation que connaît Haïti de par la misère qui y règne, la violence qui l'habite et les catastrophes naturelles qui périodiquement ravagent ce pays. Dans ce livre que nous avons hésité à vous proposer du fait de l'extrême violence qu'il met en scène, ce sont les larmes tout autant que le sang qui ne cessent de couler. La cruauté atteint des degrés insoupçonnables et, bien au-delà, c'est une effroyable réalité de terreur et de monstruosité qui est décrite. Inspiré de l'épisode épouvantable de la prise du pouvoir dans les cités bidonvilles par des gangs armés de jeunes, au début des années 2000, l'auteur s'étend sur les atrocités qui ont été commises dans une de ces cités: viols, tortures, meurtres à la chaîne, cadavres dépecés et livrés aux chiens, orphelins dénommés "intouchables" que l'on doit laisser mourir de faim. L'horreur est à son comble quand perce une forme de jouissance dans le cœur des tortionnaires. Une jeune fille est, en quelque sorte "l'héroïne" du récit.  Elle subira l'humiliation et la violence dès son enfance puis,  devenue brillante étudiante, renoncera à son avenir en entrant dans le mouvement sanguinaire qui a pris le pouvoir afin d'établir un soi-disant ordre nouveau. Lequel commence sous le règne de la terreur, discrètement soutenu par la dictature au pouvoir. Par attirance ou par crainte, elle devient la concubine du "Suprême" . Celui-ci sera renversé. Elle devra fuir grâce à la complicité d'une autre femme qui sera aussi un personnage central du roman. Autour d'elles, les meurtres redoublent. C'est un carnage permanent. Elles se retrouveront dans une maison close qui leur apparaitra comme un havre de paix , même si, là encore, on doit donner souvent la mort pour protéger les filles.  Il faut du courage pour lire ce livre dont le titre "Le désespoir des anges" n'est vraiment pas dépourvu de sens.

 
Mãn de KimTHúY,Vietnam (Liana Levi, 143 pages)
 
Mãn, dont le nom signifie en vietnamien "parfaitement comblée", ce qui dans le contexte  peut sembler  plus que paradoxal,  est née au Sud Vietnam avant la réunification. Le pays dont parle Kim Thúy- rendue célèbre par Ru, couronné en 2010- a déjà dépassé cette époque où la littérature française trouvait place à côté des sagesses ancestrales. La révolution a réunifié les deux territoires au profit du régime du Nord en introduisant un climat de crainte et de brutalité  et en faisant prévaloir des traditions culturelles du Nord étrangères à celles du Sud. Mãn, comme son auteure dès l'âge de dix ans,  va s'expatrier à Montréal au prix d'un mariage arrangé avec un restaurateur de la même origine, condition mise par sa "maman" restée au pays et dont la personnalité tutélaire, douce et dominatrice imprègne le récit comme l'esprit de sa fille. Lenouvel environnement de la jeune femme est entièrement conditionné par la microsociété vietnamienne où elle évolue et que "maman" rejoindra bientôt. Mais c'est la créativité et le charisme personnels de Mãn qui trouveront à s'exprimer au moyen des plantes traditionnelles transformées en  mets subtils concoctés à l'infini pour les clients du restaurant familial  québécois, puis pour les élèves de l'école de cuisine vietnamienne qu'elle ouvre et enfin pour les téléspectateurs canadiens ainsi que par l'écriture d'un ouvrage culinaire qui se vendra aussi en France. Les significations non dites des plats raffinés révèlent les sentiments dans la culture vietnamienne. La combinaison des recettes vietnamiennes et québécoises met en valeur les prodiges de l'interculturalité. Poésie, amour et gastronomie sont les écrins de la personnalité dynamique et ouverte de l'héroïne.
 

Parabole du failli de Lyonnel TROUILLOT, Haïti  (Actes Sud, 181 pages)

A Port-au-Prince, ville au sort sacrifié, un jeune journaliste a perdu ses parents dans un accident. Il se retrouve seul dans le "vaste" appartement familial de deux pièces. Pour combler espace et solitude, il accueille un colocataire, infirme de naissance et lui aussi intellectuel qui a vécu une enfance malheureuse. Ces deux victimes de l'existence qui ne connaissent pas l'extrême misère de leurs compatriotes mais vivent chichement d'un salaire aléatoire vont bientôt partager leur logis avec un troisième garçon à l'âme tourmentée, Pedro,  qui ne s'est jamais remis du deuil de sa propre mère, abandonnant des études pleines de promesses.  Bien qu'extrêmement doué pour l'art et la comédie, Pedro ne connaît pas un grand succès, se refusant à toute compromission.  Il se livre à des actes étranges dictés par une irrésistible envie de donner du charme à la pauvre vie de ses contemporains. Il se suicide soudain, ne résistant pas à son mal-être. Le journaliste, chargé d'écrire sa notice nécrologique, narrateur du roman, s'adresse au défunt du début à la fin du récit. Avec les accents, parfois violents, d'une amitié déçue, il fait reproche au disparu d'avoir abandonné ses compagnons d'infortune dont il ne s'était pas vraiment intéressé à l'histoire, tant il paraissait enfermé dans sa propre quête de lui-même. Au détour du récit, d'autres personnage marquants surgissent, telle cette étrange femme riche qui aide les trois jeunes gens et qui apparaitra comme la véritable confidente du mal-aimé et la gardienne de ses secrets. L'un de ceux-ci permettra de comprendre le titre de l'ouvrage poétique et torturé, émaillé d'heureuses citations littéraires, dernier né de Lyonnel Trouillot.  Fidèle à son auteur, Parabole du failli reflète une vision déchirante de l'existence qui montre cependant que, dans la pensée constante de l'écrivain haïtien, des fleurs peuvent encore surgir d'un monde en détresse.

 

 

 

 

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Commentaires

14.07 | 00:56

Merci à vous !

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13.07 | 21:26

merci pour cette rencontre avec les briacins et briacines
avec les membres du jury et à tous les lecteurs et lectrices

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15.06 | 00:22

Merci. Votre coup de coeur est enregistré

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12.06 | 08:27

Un coup de cœur pour Suisen d’Aki Shimazaki

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