Conseils de lecture octobre 2012-avril 2013

LES DEUX TITRES PRIMES :

-      LE PRIX DU JURY :

ANIMA de WADJI MOUAWAD, Liban/Canada (Leméac/Actes Sud, 389 pages) :

Sans doute, le livre le plus surprenant de l’année : âmes sensibles, s’abstenir, esprits curieux, férus de littérature aux limites de l’indicible,  se précipiter. A Montréal, un homme d’origine libano-palestinienne découvre sa femme assassinée dans d’épouvantables conditions. Le ton est donné. Il décide de partir à la recherche du meurtrier et se convainc qu’il s’agit d’un Indien connu pour ses méfaits. Il devra pénétrer dans la Réserve où il fera d’étonnantes rencontres, en suivant son chemin à travers une Amérique faite de violence et de beautés. Son passé le poursuit également : tout jeune enfant, il a été le seul rescapé de sa famille lors du massacre de Sabra et Chatila et n’a jamais très bien compris comment.  L'originalité du livre tient surtout au fait que l’histoire est racontée, chapitre après chapitre, par différents animaux témoins, voire acteurs, qui obéissent bien sûr à leur instinct souvent vorace. Cependant, ce qui est naturel chez l’animal devient intolérable chez l’homme. Quand les animaux s’expriment, on perçoit même parfois, au-delà de la logique implacable de la chaîne de la vie,  des réactions sensibles et solidaires qui ne résultent pas d'un excès d'anthropomorphisme mais font également partie de leur réalité. L’éditeur qualifie justement ce fabuleux récit de« roman-Minotaure », en référence au monstre grec. On y voit aussi et peut-être surtout, une évocation des totems inscrits dans les cultures indo-américaines.  

 

-      LE PRIX DU PUBLIC:

LES DESORIENTES de AMIN MAALOUF, Liban(Grasset, 520 pages) :

Un groupe d'amis libanais que la vie avait éloignés, les uns restant au pays, les autres émigrant à travers le monde vont-ils se retrouver, bien des années plus tard, à l'occasion du décès de l'un d'eux ? C'est là le thème de ce roman émouvant et captivant écrit par le célèbre Amin MAALOUF. Au point de départ, un des membres du groupe qui réside à Paris est appelé par la femme d'un des autres, resté à Beyrouth et sur le point de trépasser. Les deux hommes n'étaient plus en très bon termes, en raison de graves divergences dans leurs attitudes face à la situation dramatique de leur pays,  mais le mourant a exprimé le voeu de revoir son ancien compagnon. Celui-ci décide de faire le voyage et part aussi vite que possible. Il arrive cependant trop tard. C'est sur les instances de la veuve qu'il choisit de rester quelque temps au Liban pour entreprendre d'organiser les retrouvailles de tous les survivants. Il parvient à les contacter un à un et à les convaincre d'accepter ce rendez-vous malgré des réticences ou des difficultés matérielles, notamment politiques, selon les cas. Les échanges de conversation et les premières rencontres individuelles sont autant de moments d'une grande intensité où l'amitié, voire des sentiments plus forts encore, renaissent et s'expriment avec intensité. Le récit est attachant et les personnages témoignent d'une grande authenticité. Ce livre déchirant se lit et se relit avec bonheur et tendresse.

 

-      LES AUTRES TITRES DE LA SELECTION FINALE :

 

FLEUR DE BETON de WILFRIED N’SONDE, Congo(Actes Sud, 212, pages) :

Ce livre nous plonge dans l’atmosphère dure et sans pitié de la banlieue, telle qu’on ne peut la vivre que de l’intérieur, surtout à travers le mal être de sa jeunesse. L’héroïne est une adolescente issue d'une famille italienne assez rustre que la misère a fait immigrer. Vivant dans la crainte de son père, lui-même tombé dans l'abîme à la suite de la perte de son emploi, elle nous fait découvrir un monde et des personnages dont aucun ne laisse indifférent.  L’amour n’est pas absent avec ses chagrins et l’humanité se cache chez ces abandonnés de la terre qui pratiquent souvent la violence mais également des formes réelles de solidarité. Pas de complaisance dans ce récit qui ne cherche pas à donner de faux espoirs et conduit plutôt à penser que la révolte est au bout d’un chemin sans issue. Ce roman nullement moralisateur mais vibrant et révélateur d’une réalité rempante de notre temps ne peut laisser indifférent. Longtemps après l’avoir lu, on en ressent encore les vibrations et la puissance.

 

MAUDITE EDUCATION  de GARY VICTOR, Haïti (Philippe Rey,  287 pages) :

Gary VICTOR est un des auteurs haïtiens les plus appréciés. Avec sa très belle écriture, libre, déliée, pleine d'humour comme de sensibilité, il nous dévoile, livre après livre, l’âme infiniment complexe de son pays. Dans "Maudite éducation "- qu'on sait, en partie au-moins, autobiographique- le « héros » évolue au sein d’une société écrasée par la dictature de Duvalier et les exactions de ses « Tontons macoutes ». Bien timide héros que ce lycéen en pleine puberté, torturé de désirs sexuels insatisfaits auprès de prostituées des bas-fonds, et atteint par un intense mal-être largement entretenu par la (contre)éducation rigide et castratrice d’un père plus exigeant envers son fils qu’envers lui-même et cependant rempli de tendresse pour cet adolescent tellement complexé dont il pressent le talent littéraire. Que d’amour et de respect dans l’évocation de ce père surtout maladroitet dont le décès subit et violent hantera toujours son garçon. Celui-ci a reçu les dons qui font de lui un grand écrivain en herbe et ses expériences cuisantes, humiliantes ou burlesques, donnent naissance à des personnages flottant entre le réalisme le plus sordide et la magie des légendes, afin de nous rappeler que le vaudou -que l’on professe de ne pas y croirecomme l’auteur ou qu’on y voit la racine de toutes choses comme certaines de ses créatures- est toujours bien vivant en Haïti. C’estdans cette atmosphère entre rêve et réalité que notre héros va rencontrer le grand amour de sa vie : une relation épistolaire anonyme -timidité oblige- avec «Cœur qui saigne» - lycéenne profondément perturbée par un drame familial-, l’échec pitoyable d’une première rencontre avec celle qui aux yeux de notre jeune écrivain apparaît comme trop belle et trop brillante pour lui. Suivront des retrouvailles sulfureuses et une liaison tout en demi-teinte qui se heurtera aux plus brutales violences d’une société régie par la loi du plus fort. Le lecteur sort de ce récit poignant impressionné par la puissance de sa narration.

 

TSUKUSHI  de AKI SHIMAZAKI, Japon(Actes Sud,  144 pages) :

La magie du précédent épisode racontée dans le "Mitsuba "  à qui nous avions attribué le premier Prix de l’Algue d’Or, joue toujours à plein. D’une manière inimitable, Aki Shimazaki sait en peu de phrases, sans aucune emphase mais avec des trésors de finesse et de subtilité, nous faire vivre la résistance comme la fragilité de couples soumis à l'épreuve de révélations aussi douloureuses qu'inattendues. L’essentiel  est toujours dit en peu de mots qui pèsent de tout leur poids, contrastant avec la légèreté du style raffiné. Aux adjectifs en abondance, qui encombrent souvent les récits, l’auteure préfère la minutie des détails, distillés avec précision, qui créent l’ambiance et contribuent à faire entrer le lecteur dans la compréhension des sentiments, des émotions et des faits. Avec une progression maitrisée, ce roman nous conduit à pénétrer en profondeur une histoire de vies très  contemporaine et culturellement marquée.  "Tsukushi " est certes la suite de "Mitsuba " dont des épisodes à venir sont, de manière un peu étonnante, parus avant celui-ci, mais qu’importe ! On peut vouloir connaître tout l’édifice mais chacune des pierres se suffit à elle-même. Laissez déjà cette " perle du Japon " vous enchanter.

 

-      LES AUTRES TITRES DE LA PRESELECTION :

 

AUX FRONTIERES DE LA SOIF de KETTLY MARS, Haïti (Mercure de France, 166 pages) :

Encore un remarquable roman en provenance Haïti mais combien délicat à appréhender ! L’auteure nous fait plonger, de façon à peine soutenable, dans les abîmes de détresse et de turpitude de personnages qui ne sont à l’évidence que des avatars de l’âme de son pays torturé. Deux ans après le séisme de 2010, un séduisant architecte haïtien quinquagénaire, que son tout premier roman a propulsé au sommet de la gloire, soucieux de participer au redressement de son pays, constate avec désarroi et lassitude ses multiples impuissances. Incapacité à nouer une relation durable et satisfaisante avec les "femmes de sa vie" successives, à mener à bien la mission de reconstruction des quartiers les plus démunis et crapuleux de Port au Prince à laquelle il s’est attelé avec détermination, impossibilité de jeter sur le papier ne serait-ce que les premières lignes de ce second roman réclamé à cor et à cri par son éditeur, ses lecteurs, ses amis… Glissement vers la déchéance de l’alcool et autres abus et impuissance sexuelle vis–à-vis de toutes les partenaires féminines "normales". Cette accumulation d’échecs et de déceptions le conduisent un jour - et à sa propre stupeur horrifiée - à sombrer dans ce que lui-même considère comme la pire des dépravations: le commerce charnel et payant avec de petites prostituées des bidonvilles, livrées, par leurs propres parents mais surtout par la misère absolue, à la lubricité de "papys" de toutes conditions et de tous âges. Et cet entraînement diabolique devient rapidement la seule passion qui maintienne en vie cet homme désabusé.. Nous le suivons dans une descente aux enfers dépeinte par Kettly MARS sans aucune complaisance mais avec une profonde compréhension des recoins les plus sombres du cœur humain. Un espoir cependant: la rencontre avec une femme, elle-même meurtrie mais généreuse, sorte de lueur au fond du tunnel… qui peut-être révèlera au pitoyable héros que du pire on peut tirer un bien.

 

LA MALEDICTION de HYAM YARED, Liban (Editions des Equateurs, 186 pages) :

Tant du fait de la menace extérieure (Syrie et Israël) que des intolérances communautaires internes, la malédiction frappe le Liban des années 70 où s'est évanoui le rêve de la coexistence entre les religions et entre cultures occidentale et arabe, dans un Moyen-Orient en perpétuel conflit. C'est alors que vient au monde et grandit le personnage central de ce roman, Hala, dont le nom signifie la beauté. A l'image du sentiment d'effroi qui assomme le pays du Cèdre, elle  subit un véritable écrasement. Dans son cas, celui-ci provient tant d'une mère et d'une grand mère maternelle profondément hostiles aux Palestiniens, qui l'élèvent dans un sentiment de culpabilité insupportable, que de religieuses très rigoristes et de son frère qui se montre odieux envers elle. Sa seule réaction aux vexations et restrictions qu'elle subit sera une funeste boulimie dont la sanction est l'obésité, la prise de poids, source additionnelle d'humiliation et d'un dégout d'elle-même. Elle ne trouvera que provisoirement remède dans sa relation avec une camarade arabe dont elle sera bien vite privée mais dont le souvenir continuera de l'habiter. Tombée veuve précocément d'un curieux mariage, Hala sera poursuivie en justice par sa belle famille pour qu'elle ne puisse pas avoir la garde de ses enfants. De ce récit d'aujourd'hui dans lequel on peut voir des relents de tragédie antique et qui se termine par un geste de désespoir, se dégage une impression constante d'invincible oppression s'exerçant sur un individu comme celle qui empoisonne le pays.  Très pessimiste, dûr et cru, "La Malédiction" résonne tel un cri déchirant auquel il n'est pas possible de rester insensible. Hyam Yared l'a écrit dans une langue admirable qui fait honneur à la francophonie.

 

LA VERITE SUR L'AFFAIRE HARRY QUEBERT de JOËL DICKER, Suisse (Editions de Fallois/L'Âge d'Homme, 664 pages) :

Un jeune écrivain américain qui a remporté le succès avec son premier livre connaît une angoissante panne d'inspiration au moment où son éditeur le presse de sortir un nouveau roman dans la foulée de sa jeune notoriété. Il décide de prendre conseil auprès de Harry Québert, son maître en écriture, lui-même auteur d'un best-seller  paru quelques années plus tôt. C'est alors qu'éclate une affaire à scandale qui met directement en cause ledit Québert, accusé d'avoir tué l'héroïne de l'ouvrage qui lui avait valu son triomphe. Ainsi commence le récit de Joël DICKER. Un polar ou peut-être plutôt unthriller remarquablement mené, très riche en rebondissements, qui manifeste une maîtrise exceptionnelle du genre et contient d'indéniables clins d'oeil aux lecteurs familiers de ce type d'intrigues. Comment lâcher un tel livre qui vous mène sans cesse sur de fausses pistes, vous rendant de plus en plus désireux de connaître enfin la réalité des faits ? Mais "La vérité sur l'affaire..." est bien plus que cela. Ce roman suscite une troublante réflexion sur les impasses de la création littéraire, les emprunts volontaires ou inconscients à d'autres oeuvres, l'attitude stressante de certains éditeurs, plus soucieux des délais de parution que de l'authenticité des écrits.  Au-delà encore, il met en évidence un contraste entre de réelles impostures et la recherche de cette  "vérité " présente dans le titre du roman et fuyant jusqu'à ses dernières pages. On lira ce livre avec autant d'intérêt pour cette dimension originale et prenante que pour le parfait déroulement du récit. Pas étonnant que l'Académie française l'ait déjà couronné de son propre prix.

 

LE BONHEUR CONJUGAL  de TAHAR BEN JELLOUN, Maroc(NRF, Gallimard, 363 pages) :

Dans ce roman intense, l’auteur qu’on ne présente plus, nous livre la longue histoire d’une union ratée qui peine à parvenir au stade de la rupture. Très psychologique, marqué par la double culture marocaine et française, rédigé dans une langue parfaite, le récit nous propose d’abord la version de l’homme puis celle de la femme. Qui saura le plus convaincre ? Qui apparaitra comme la vraie victime de l’autre ? Sont-ils l’un et l’autre à plaindre ? Nous en avons débattu, nos avis étant partagés. A vous de vous faire votre opinion ...

 

L'ENFANT GREC de VASSILIS ALEXAKIS, Grèce (Stock, 316 pages) :

C'est à la base, l'histoire d'un écrivain de 68 ans, qui, victime d'un accident l'ayant, provisoirement mais fortement handicapé, a dû s'installer dans un appartement d'accès facile au Quartier latin de Paris. Vassilis ALEXAKIS nous raconte, sans se perdre dans des excès de détails ni de nostalgies, sa vie passée, celle d'un exilé de son pays qui fera ses études supérieures en France et poursuivra une existence riche d'expériences humaines.  Aujourd'hui, son univers physique s'est brutalement restreint aux rues voisines de son logement et singulièrement au Jardin du Luxembourg où il se rend régulièrement, armé de ses béquilles. Si ses pas ne peuvent plus le conduire bien loin, il en va tout autrement de son esprit qui n'a jamais pris autant de liberté dans un vagabondage intérieur empreint d'une culture littéraire étendue. Très vite, la fiction se mèle à la réalité et, aux personnages authentiques croisés dans "le" Jardin - aussi divers que la dame des toilettes, un SDF italien, un ancien bibliothécaire du Sénat, un poète grec et quelques autres - agréablement dépeints, se mélent des héros célébres qui trouvent leur place dans le cadre profondément romanesque du Luxembourg, des Trois mousquetaires  à Jean Valjean en passant par Cyrano.  On ne résiste pas au charme de ces rencontres inattendues et mélangées, fort bien amenées et décrites. Le théâtre de marionnettes que dirignent deux soeurs, comporte en lui-même toute une symbolique au coeur du récit. Cependant, ALEXAKIS n'en reste pas là. Grec, il demeure soucieux de l'évolution alarmante de son pays et il consacre quelques pages à livrer ses vives inquiétudes. On le comprend désireux d'envoyer valser ses béquilles pour contribuer, en tant qu'intellectuel, au redressement nécessaire d'un Etat qui lui est si cher et qu'il juge en désarroi. La réverie n'a qu'un temps. Le monde réel tient toujours le narrateur. Plus qu'un roman parmi d'autres, "L'enfant grec " prend valeur d'engagement.

 

LE TERRORISTE NOIR de TIERNO MONENEMB0, Guinée(Seuil, 225 pages) :

Ce roman est une fiction construite autour de la véritable histoire d’un jeune guinéen né vers 1916, adopté en France à l’âge de 13 ans, et qui, devenu soldat pendant la Seconde guerre mondiale, est affecté dans le 12e régiment des tirailleurs sénégalais. Capturé après la bataille de la Meuse, il s’évade, erre dans les forêts, avant d’être recueilli par le maire d’un village des Vosges, frontalier de la Suisse. Il est d’abord accueilli avec un peu de réserve par une population repliée sur elle-même mais, grâce à son charme et à son habileté, il fera progressivement la conquête des habitants et toute la vie du village finira par tourner autour de lui. En 1942, il entrera très discrètement en contact avec la Résistance et créera le premier maquis des Vosges. Ce sont les ennemis d’alors qui le surnommeront «le terroriste noir». Cet étonnant récit est raconté 60 ans plus tard au neveu du héros, dans un français mâtiné de patois vosgien, par celle qui n’était à l’époque qu’une jeune fille. Le tirailleur venait écouter Radio-Londres chez ses parents et c’est chez eux qu’il prenait ses repas et faisait laver son linge. On ne sait pas qui l’a trahi : une de ses nombreuses amantes, un collabo ou la rivalité opposant deux familles aux haines séculaires ? Parce qu’il était noir, ce combattant n’a reçu la médaille de la Résistance qu’en 2003, 60 ans après son exécution. Il est rare de lire l’histoire de ces défenseurs courageux de la France libre issus des anciennes colonies et cela constitue un des apports du livre. Au-delà, on éprouve un intérêt particulier à sentir, sous la plume de Tierno MONENEMBO, le regard d’un auteur africain, pétri de sa propre culture et riche de sa sensibilité, sur la réalité profonde d’un terroir français appartenant aujourd’hui, certes,  à une époque largement révolue mais qui laisse percevoir des similitudes et des différences entre des sociétés traditionnelles.

 

LUMIERES DE POINTE-NOIRE de ALAIN MABANCKOU, Congo (Seuil, 282 pages) :


Couronné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, en 2012, le poète, essayiste et romancier congolais qui enseigne la littérature francophone à l’Université de Los Angeles, nous conte ici l’histoire de son retour à Pointe-Noire après vingt-trois ans d’absence. Etrange situation que celle de ce garçon qui n’était pas revenu au pays à la mort de sa mère et qui avait laissé croire autour de lui que celle-ci était toujours en vie. Il cherche aujourd’hui à accepter lui-même la vérité en racontant par le menu le vécu de son enfance et les émotions de son retour au pays. Les scènes et les personnages d’un passé marqué en particulier par la bigamie de son beau-père et les relations entre ses deux « mamans » sont soigneusement décrits. Les anecdotes qui ponctuent le récit plongent celui qui le lit dans une atmosphère très vivante, illustratrice d’une société traditionnelle que l’on est curieux de pénétrer. Le charme nait d’une écriture à la fois simple et imagée. L’image occupe elle-même une place très importante car, comme s’il s’agissait de donner des preuves à la narration, de nombreuses photographies de lieux et de personnages sont intercalées dans le texte, au risque de priver le lecteur de sa propre imagination. Chacun des chapitres emprunte son titre à celui d’un film célèbre, luxe que s’est offert l’auteur dont on découvre, à un moment, combien le cinéma a imprégné son enfance et son adolescence. L’un des passages consacré aux salles de projection aujourd’hui disparues - celle qu’il fréquentait a même été remplacée par une église évangélique - est sans doute l’un des plus agréables à suivre. Les retrouvailles avec les siens, particulièrement sa sœur, ne se passent pas sans douleur. Plutôt que de lui faire fête, on se croit en droit d’exiger de lui des dus exorbitants et il préférera échapper à une réunion familiale. En revanche, sa dernière visite à sa vieille grand-mère au bord de l’agonie est très émouvante. Contrairement à ce qu’on lui avait assuré, elle le reconnait et, voyant qu’il est accompagné de son épouse, une femme blanche, considère que cela augure de sa délivrance toute proche, comme s’il s’agissait du signe magique qu’elle attendait pour quitter ce monde. A la fin, il repartira avec la conviction de ne pas revenir. De tout ce roman, se dégage l’impression que si beaucoup de ce que Mabanckou avait connu et vécu a disparu, les valeurs culturelles de Pointe-Noire demeurent largement enracinées près d’un quart de siècle plus tard.

 

NOTRE-DAME DU NIL  de SCHOLASTIQUE MUSASONGA, Rwanda (Continents noirs NRF Gallimard, 223 pages) :

Nous avions déniché ce livre dès le weekend de la Pentecôte, au Festival «Etonnants voyageurs » de Saint-Malo. L' histoire se passe au Rwanda, dans une institution religieuse pour jeunes filles qui constitue le cadre du récit. On y rencontre des adultes, blancs ou noirs: peu de personnages antipathiques, quelques-uns particulièrement originaux. Mais c’est à travers les relations entre les adolescentes que l’on sent poindre, sur un fond de cruauté juvénile, la montée des tensions entre hutus et tutsis dont on comprend mieux la source des oppositions. On ne peut être insensible à l’atmosphère de violence en germe, préludant au terrible génocide qui éclatera plus de dix ans après. Très bien écrit, inquiétant et émouvant, parfois drôle, ce livre, court et captivant, vous séduira certainement... comme il vient de séduire le jury du Prix Renaudot 2012.

 

PRINCE D’ORCHESTRE  de METIN ARDITI, Turquie(Actes Sud, 372 pages) :

Arditi nous avait déjà livré, l’année dernière, « Le Turquetto », retenu dans notre sélection finale et vainqueur de notre prix des lecteurs (ainsi que d’autres récompenses). Il nous présente cette fois le récit tragique d’un très talentueux chef d’orchestre, certes entaché d’un égocentrisme exacerbé, certes peu sympathique dans ses relations avec ses musiciens -surtout l’un d’eux- et même certains de ses amis, mais dont la lente descente aux enfers ne peut laisser indifférent. Traitée avec finesse et dans une fort belle langue, cette histoire tragique est plus que prenante, véritablement poignante. Un moment de lecture qui marque.

 

 

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Commentaires

14.07 | 00:56

Merci à vous !

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13.07 | 21:26

merci pour cette rencontre avec les briacins et briacines
avec les membres du jury et à tous les lecteurs et lectrices

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15.06 | 00:22

Merci. Votre coup de coeur est enregistré

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12.06 | 08:27

Un coup de cœur pour Suisen d’Aki Shimazaki

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