Conseils de lecture octobre 2017-mai 2018

PRIX 2018

NOS RICHESSES  de Kaouther ADIMI , Algérie (Seuil, 216 pages)

En 2017, le jeune Ryad qui vit à Paris est envoyé à Alger, dans le cadre d'un stage, pour vider et repeindre une vieille librairie vaguement transformée en annexe de la bibliothèque municipale mais qui a conservé tous ses ouvrages. Le repreneur, impatient, y vendra des beignets. On met en garde le jeune homme contre la fréquentation des voisins qui risquent de faire obstacle à cette transformation, surtout en raison de la survivance du vieil Abdallah, l'ancien bras droit du libraire qui passe ses journées assis sur le trottoir d'en face et continue de méditer sur son antre de jadis, avec nostalgie et philosophie. Ryad achèvera néanmoins son travail, tout en se liant avec l'ancêtre. 

Le roman de Kaouther Adimi comporte un autre volet qui, dans la narration, alterne avec le premier. Ce second récit est tiré de l'histoire authentique de cette librairie baptisée Les Vraies Richesses  en hommage à Jean Giono, par son fondateur, éditeur et libraire, Edmond Charlot, au milieu des années trente. Une histoire étonnante que celle de ce lieu qui, au fil du temps, voit défiler nombre d'auteurs célèbres comme Albert Camus dont Edmond Charlot publie le premier livre. On suit les étapes de sa création, son apogée, ses déboires et finalement son déclin. Parallèlement, on vit les mésaventures des publications auxquelles Charlot donne naissance ou est associé. Le tout dans le contexte déterminant de la Seconde guerre mondiale puis de la guerre d'Algérie. Au cœur du texte figurent de longs extraits du Carnet d'Edmond Charlot qui, loin de créer l'ennui, font pénétrer le lecteur dans le détail exaltant des rencontres et des faits.

On retiendra de l'ouvrage, d'une fort belle écriture et qui comporte une chute  inattendue, l'atmosphère un peu magique d'un temple du savoir et de la création, en train de disparaître, ainsi qu'un épisode de l'aventure littéraire au siècle dernier souvent ignoré, ici raconté de manière très prenante. On ne pourra aussi qu'être sensible à la considération que portent au livre en tant qu'objet digne de respect, certains des personnages qui n'ont pourtant pas appris à lire. En choisissant pour titre Nos richesses, Kaouther Adimi se réfère, certes, au nom de la librairie mais en y ajoutant le possessif qui manifeste une dimension supérieure, celle de la culture confrontée aux aléas de la grande Histoire.  Le roman a fait partie de la première sélection des Prix Goncourt, Renaudot et Médicis Vet il a obtenu le Prix Renaudot des Lycéens - Prix du Style.

MESSAGE DE KAOUTHER ADIMI

Chers membres du jury, chers lecteurs/lectrices,

J'ai appris avec beaucoup de joie que mon roman allait être distingué vendredi prochain. Je suis évidemment bien désolée de ne pouvoir être présente avec vous pour vous dire à quel point je suis ravie que vous ayez aimé découvrir Nos Richesses (et donc Edmond Charlot !).

Avant tout, je vous prie donc de bien vouloir excuser mon absence. J'avais malheureusement déjà pris un engagement et ne peux être parmi vous aujourd'hui pour vous dire merci, pour vous dire aussi tout simplement que je suis touchée que mon roman ait trouvé un écho auprès de vous.

Edmond Charlot a été un passeur. Entre les époques, entre deux rives, entre les écrivains et leurs lecteurs. En écrivant Nos Richesses, j'ai voulu lui rendre hommage à lui et à ceux qui ont choisi l'art comme boussole, qui ont voué leur vie entière à tenter de construire et de préserver des lieux de création et  de liberté

Merci.

Kaouther 

AUTRES TIRES DE LA SELECTION

L’AMAS ARDENT de Yamen MANAI, Tunisie (Elyzad, 234 pages) 

L’histoire se situe dans un pays oriental, aux bords de la Méditerranée qui, sorti de la dictature, va connaître des élections libres. A l’écart du village de Nawa, Don, un apiculteur, vit retiré, entouré de ses abeilles qu’il appelle ses filles. Le parti dit « de Dieu » mène une campagne très active, déversant des biens en abondance, ce qui lui permet d’obtenir un large succès électoral. Peu après, Don, en retournant au village, constate que le parti vainqueur a instauré des règles contraignantes qui ne valent guère mieux que la domination précédente et sont bien loin de satisfaire les promesses électorales. Si le peuple fait maintenant l’objet d’un endoctrinement massif auquel succombent même ses amis, éblouis par les prêcheurs, la conséquence pour lui qui veut toujours se tenir à distance est qu’on le somme de fournir quotidiennement une quantité imposante de miel sans lui fournir d’explications.

Le vrai drame qui le touche est le fléau qui s’abat bientôt sur ses filles dont il découvre avec peine et effroi les corps mutilés. Pour sauver celles qui lui sont si chères, il lui faut aller chercher la solution au loin, jusqu'au pays du Soleil-Levant, là où réside le secret de cet amas ardent qui donne au livre son titre. Don ne se laissera pas abattre face à la difficulté.

Bien des questions sont posées dans le récit, parmi lesquelles : pourquoi cette commande inhabituelle de miel ? Comment les abeilles ont-elles pu être attaquées par une cause jusque-là ignorée en terre arabe ? Est-ce un pur effet de la mondialisation ? Les réponses mettent surtout en lumière des formes diverses de perversion du nouveau pouvoir. Ce roman savoureux, déjà Prix des cinq continents de la Francophonie, outre ce qu’il nous apprend sur les insectes, emploie avec humour une allégorie peu banale pour dénoncer, en termes à peine voilés, la corruption de régimes intégristes qui endoctrinent les peuples en se prétendant au service du Tout-Puissant.

CRÉPUSCULE DU TOURMENT 2  de Léonora MIANO, Cameroun (Grasset, 317 pages)

Dans tous ses romans, Léonora Miano expose le destin personnel de personnages au regard d’une réflexion  érudite et fine sur l'histoire et la psychologie de ceux qu’elle préfère appeler « kémites » plutôt que « noirs ». Tel était encore le cas dans Crépuscule du Tourment 1 que nous avions sélectionné l’an dernier. Il s’agissait alors de donner la parole à quatre femmes, chacune évoquant, avec sa personnalité, son histoire et sa perception, le même homme : son fils, son compagnon, son ex-compagnon, son frère. Dans Crépuscule du Tourment 2, ce sont les faits tels que les a vécus cet homme jusque-là absent, qui constituent le récit. Le lecteur y découvre aussi  d’autres acteurs également saisissants. Le style est différent car aucun ne s’exprime directement mais tous par la voix de l’auteure. A noter qu’il n'est absolument pas nécessaire d’avoir lu le premier tome pour comprendre et suivre avec intérêt le second.

Parler «des faits » ne doit pas induire en erreur. Certes, des éléments sont avérés : la mort de l’ami, les unions et les séparations, les violences pratiquées sur les femmes et même l’accident de voiture, dans l’enfer d’une tempête sur une route africaine peu praticable, qui est au cœur de la narration. Mais cette fois encore, des interprétations différentes sont présentées selon les divers protagonistes, particulièrement sur les causes et les suites de cet évènement ponctuel aux allures de mirage. Tout est fait pour que le lecteur ne puisse pas vraiment distinguer la part du réel de celle des illusions. Il est même difficile de savoir comment Léonora Miano considère les interprétations proposées lorsqu’elles font appel à l’invisible, à la sorcellerie, au regard des vivants, que ceux-ci se croient sains ou fous, et à celui des morts. L’accident n’est en réalité qu’un prétexte bien choisi pour faire entrer le lecteur dans des mondes étranges.

Tout au long de ce livre sombre, la référence au « tourment » est présente. Un tourment qui habite les personnages, surtout ceux de sexe masculin, chacun à sa manière, qu’ils croient à l’hérédité des vices ou connaissent les remords d’existences plus ou moins coupables ou culpabilisantes. En entrant dans le passé des individus considérés, l’auteure ne cherche pas à épargner le lecteur. Certaines pages sont d’une extrême dureté, certaines scènes décrites de manière crue et la violence est souvent présente. Mieux vaut le signaler. Mais, à travers la très grande qualité de son écriture, l’écrivaine continue de vouloir apporter de nouvelles grilles d’analyse des comportements et des ressentiments pour mieux comprendre l’âme africaine et le croisement des cultures. Il est difficile de sortir de cet ouvrage envoûtant sans avoir l’impression d’émerger d’un rêve initiatique.

DOUCES DÉROUTES de Yanick LAHENS, Haïti (Sabine Wespieser, 224 pages) 

Il est différentes manières d’appréhender l’univers haïtien. Dans Douces déroutes, Yanick Lahens a choisi de pénétrer l’intimité des membres d’une même famille et de son entourage pour faire percevoir, à travers eux, la variété des comportements face à l’atmosphère de violence, de peur et de corruption qui règne en particulier à Port-au-Prince. Les protagonistes ont tous leurs propres caractéristiques : un oncle très affectif, longtemps écarté en raison de son homosexualité mal vue dans la petite bourgeoisie, un autre, poète, qui rêve de s’évader des lieux, leur nièce, cantatrice à la voix profonde qui trouve son bonheur dans les concerts qu’elle donne de plus en plus souvent. On rencontre aussi une militante des droits des femmes, un adepte de la non-violence et encore d’autres individualités qui expriment leurs réactions différentes à la dureté du contexte. Ce qui unit cette famille est le deuil du père, un juge assassiné en raison de sa très grande intégrité. La douleur des siens est avivée par le fait que le meurtrier demeure inconnu. Une situation que plusieurs estiment intolérable, au point de vouloir multiplier des recherches qui peinent à aboutir.

Certains des nombreux personnages qui apparaissent au fil des pages de ce roman se révèlent fort peu recommandables. A l’inverse, on constate chez d’autres la force des sentiments amoureux et de l’amitié, comme en réaction à leur tourment. La tendresse de Lahens pour son peuple, aussi bouleversé qu’attachant, se manifeste particulièrement à travers le regard compatissant qu’un journaliste français - présent pour un reportage - porte sur celui-ci.

Comme nous l’observions déjà dans notre commentaire de Bain de lune qui faisait partie de notre sélection 2014-2015, Yanick Lahens figure parmi les auteurs qui, dans la littérature classique haïtienne, savent parler de leur pays, de sa culture et de ses drames avec sensibilité et dans une langue admirable. Douces déroutes ne dément en rien cette appréciation. 

L'INSOUMISE DE LA PORTE DE FLANDRE  de Fouad LAROUI, Maroc (Julliard, 131 pages)

C'est avec plaisir que nous retrouvons une nouvelle fois la verve de Fouad Laroui qui avait obtenu notre Prix en 2011 pour Une année chez les Français. Avec Ce vain combat que tu livres au monde que nous avions inclus dans notre sélection l’an dernier, l’auteur nous avait montré comment il pouvait s’en prendre aux fausses interprétations d’un Islam plus réinventé que réel, qui mènent au terrorisme. Il dénonçait aussi ce redoutable facteur d’incompréhension entre les civilisations que constitue l’oubli par les Occidentaux de l’héritage culturel et scientifique du monde islamo-arabe, notamment dans les programmes scolaires. Il récidive avec L’insoumise de la Porte de Flandre, en s’appuyant toujours sur de solides connaissances, avec la même légèreté de ton, empreinte de beaucoup d’humour. 

Fatima, une jeune Marocaine, née en Belgique, vit avec ses parents dans le quartier de Molenbeck, largement peuplé de musulmans. A l'heure où l'intégrisme islamique s'y est largement installé, elle porte désormais le voile, dit le hijab, qui, s'il n'est pas intégral comme le niqab, ne permet cependant pas à une mèche de cheveux de dépasser, ainsi qu'une djellaba noire. C'est elle-même qui a fait ce choix, non par engagement religieux, encore moins par fidélité à l'enseignement reçu d’un imam intégriste, ni à la suite d'une pression familiale, mais peut-être pour garantir sa tranquillité dans un environnement de moins en moins ouvert. Pour elle, cet habillement est plutôt comme le dernier élément d'une poupée russe qui ne fait que rendre les autres mystérieuses. 

Brillante étudiante, elle a pourtant suspendu sa fréquentation de l'université. Chaque jour, elle traverse le canal qui conduit à la Porte de Flandre, nul à Molenbeck ne sait pourquoi. Elle disparaît alors, se rendant chez une amie pour se changer et en ressortir vêtue légèrement, à l'européenne et, dissimulée derrière des lunettes noires, se diriger vers le quartier mal famé de l'Alhambra où le lecteur saura à quelles activités elle se livre. Ce manège aurait pu durer longtemps si Fawzi, un voisin amoureux d'elle, ne l'avait suivie, cherchant, avant de la demander pour épouse, à s'assurer qu'elle ne commettait pas d'actions impures selon les règles de l'Islam des fondamentalistes. La suite du récit ne sera pas sans rappeler certaines tragédies de l’heure mais de manière assez parodique. Une large place est faite à toutes sortes de références, sérieuses ou plus drôles. Le débat imaginaire entre intellectuels, constitué à partir de citations réelles, fournit une belle illustration de ce cocktail de savoirs, de convictions et d'ironie. Une autre leçon du livre qui ne saurait passer inaperçue, est l’encouragement donné aux femmes d’exprimer leur liberté individuelle comme elles l'entendent. 

L'EMPEREUR À PIED  de Charif MAJDALANILiban (Seuil, 393 pages)

Dans Villa des femmes qui faisait partie de notre sélection 2015-2016, Charif Majdalani nous avait déjà entraînés dans une histoire familiale empreinte d'une certaine nostalgie. Avec L'empereur à pied, il s'agit toujours de la saga d'une famille libanaise mais celle-ci s'étend sur plus d'un siècle et demi. L’auteur nous livre un roman qui mêlant, de manière un peu inextricable, les faits et les mythes a, du début à la fin, le charme d'une poésie orientale. 

Tout commence à la fin du 19e siècle, mais ce pourrait être dans les temps bibliques. Quatre hommes dont le dénuement n'a d'égale que la dignité, se dirigent de manière décidée vers le plateau de Massiaf. Khanjar Jbeili et ses trois fils ont un but : obtenir des terres à labourer. Le cheik, auquel ils s'adressent, leur donne en métayage celles de Jabal Safié qu'il sait pratiquement incultivables. Mais, à la stupéfaction générale, ils parviennent rapidement, seuls ou aidés, on ne sait, à mettre en valeur ces terres. Khanjar devient pour tous "l'empereur à pied". Son influence auprès du cheik ne cesse de grandir. Le domaine de Jabal Safié continue de s'étendre et de fructifier. Bientôt, il sera propriété de Khanjar. Pour préserver à jamais l'unité de son patrimoine, le maître décide que celui-ci sera transmis, de génération en génération, à l'aîné des fils, tandis que les autres garçons ou leurs sœurs pourront seulement assister leur grand frère dans la gestion. Les cadets n'auront pas même le droit de se marier. C'est le serment de "l'Arbre Sec". Malheur à qui l'enfreindra. 

Le père du narrateur tenait cette histoire assez floue, où la légende se mêle probablement un peu à la réalité, de Chehab, l'arrière-petit-fils de Khanjar, qui la lui avait contée en 1934. A son tour, le narrateur lui-même décide de rencontrer Raëd Jbeili, petit neveu de Chehab, devenu, depuis 1992, par suite des circonstances, l'héritier du domaine. Raëd se plait à raconter à son hôte la suite de l'épopée familiale, avec toujours un peu de prudence, car il a surtout pu la reconstituer à partir d'écrits provenant de certains des acteurs, peut-être un peu orientés, mais aussi des voyages qu'il a effectués et de son propre témoignage. Il ne fait pas de doute que la famille a continué de prospérer considérablement en s'orientant vers le commerce. Sur le plan humain, le respect du serment de l'Arbre Sec a conduit les aînés à une attitude de domination, souvent de cruauté. Pour leur part, les cadets, ainsi tenus à l'écart, se sont comportés en aventuriers mais surtout en rêveurs, se lançant dans des défis rocambolesques qui les ont conduits à travers différents pays de la région mais aussi  en Italie, au Mexique ou en Asie centrale. Ils y ont croisé d'autres aventuriers littéraires devenus célèbres, tels que le consul Alexis Léger, futur Saint-John Perse et l'écrivain Henri de Monfreid. Toutes ces exubérances sont naturellement inscrites dans le contexte des événements qui frappent le monde et surtout le Liban tourmenté, bien présent au cœur de ce captivant récit. 

LE VENIN DU PAPILLON  d’Anna MOÏ, Vietnam (NRF Gallimard, 296 pages)

L’auteure, née dans l’ancien Sud-Vietnam, nous entraîne dans un pays scindé en deux qui, sans être jamais mentionné, est évidemment le sien. L’histoire est d’abord celle de Xuân, cette jeune fille que l’on suit tout au long du roman et dont le grand malheur subi dans sa jeunesse donne son sens au titre de l’ouvrage. Elle est aussi celle de son père, un surprenant général bouddhiste qui se fait renvoyer de l’armée en raison de ses prises de position puis réintégrer avec, si l’on peut dire, les honneurs. Celle également de sa mère animiste. Elle est encore l’aventure de Français restés dans le pays après l’Indépendance, parmi lesquels la meilleure amie de Xuân. On les confond souvent avec des GI américains, c’est alors la cause de leurs malheurs.

Tous ces personnages, leurs drames, leurs travers, voire les pires abominations que certains commettent, suscitent des réactions diverses, allant de la compassion au dégoût. Mais ce qui donne son plus grand intérêt au récit c’est la description la période charnière sous domination américaine, entre la fin guerrière de la période coloniale et les préludes de la réunification dont le Nord communiste va bientôt sortir vainqueur. On y perçoit le climat explosif qui sévit dans les zones urbaines, la désorganisation générale propice aux trafics de toutes sortes, les turpitudes du pouvoir comme les souffrances individuelles et familiales.

Anna Moï a choisi une écriture particulièrement sobre, sans effet particulier de style. Elle paraît s’attarder un peu trop au long de certaines pages. Cependant, de son livre ressort profondément la douleur qu’elle veut faire ressentir. En même temps, transparaît une dimension sensuelle et un message d’espoir : la confiance dans la jeunesse pour dominer les épreuves. 

LES LENDEMAINS D’HIER d’Ali BÉCHEUR, Tunisie (Elyzad, 227 pages) 

Un fils parle de son père et s’adresse même directement à lui post mortem dans les passages les plus émouvants du roman. Leurs rapports sont marqués par une forme de connivence mais aussi une domination écrasante que le narrateur a beaucoup de mal à supporter, qui crée en lui un sentiment permanent d’infériorité et de culpabilité. Cette relation entre les deux hommes est au cœur du sujet. Cependant, elle n’occupe qu’une place assez limitée dans l’ensemble du récit qui s’attache bien plus à évoquer le contexte : la Tunisie sous le protectorat français puis indépendante. Les faits relatés, un peu à la manière d’une chronique, sont pour la plupart connus mais le regard porté sur eux est engagé et rude. Qu’il s’agisse des rapports entre les Prépondérants et les indigènes, ou du régime de la république reconnue à partir des années cinquante. En outre, les personnages de son histoire propre que décrit le protagoniste ne se limitent pas à son père mais remontent à la génération antérieure. Ce sont également sa mère, ses oncles, ses cousins, ses amis. A travers eux et les comportements qui sont décrits, l’évolution du pays transparaît encore ainsi que les chocs de valeurs

Les études de l’homme, alors jeune, le mènent à Paris et il nous fait aussi part de sa vision du Quartier Latin, là où il se forme à la profession d’avocat, la même que celle dans laquelle son père s’est brillamment illustré, mais aussi celle d’Habib Bourguiba qui, depuis la capitale de la France, se prépare à devenir, après une incarcération, le héros de la Tunisie reconnue comme Etat.

Le roman d’Ali Bécheur conjugue ainsi les confidences personnelles d’un écorché vif et une lecture accablante de l’Histoire témoignant également d’une grande violence intérieure. Ce qui en constitue l’originalité est avant tout son écriture, faite de phrases pour la plupart très longues parce que truffées d’une succession d’images et de comparaisons saisissantes. Le rythme est souvent celui d’un feu d’artifice, parfois celui d’une avalanche. Le lecteur peut sans doute ressentir l’impression de suffoquer, tant la charge est forte, mais dès lors qu’il adapte son souffle au style de la narration, il en savoure la puissance. Ce livre est une sorte de cri d’indignation et d’acte de délivrance qui se veulent partagés.

MARX ET LA POUPEE  de Maryam MADJILIIran (Le Nouvel Attila, 202 pages)

"Il était une fois...", ainsi commencent plusieurs chapitres de ce roman qui a des allures de conte ou de fable. C'est, en réalité, l'histoire vraie d'une jeune Iranienne qui débute avant même la naissance de l'héroïne, dans le ventre de sa mère, quand s'annonce la révolution. Pour Maryam Madjili, auteure et personnage principal, l'enfance - loin d'être bénie des fées- sera marquée par l'exode et l'arrachement familial. Pourquoi Marx ? Parce que son père et sa mère militent pour le communisme, ce qui sera cause de leur fuite. Pourquoi la poupée ? Parce que Maryam doit donner tous ses jouets aux autres gamines et gamins, au moment du départ, sur injonction de ses parents. C'est en France que se déroulera ensuite son existence, avec, plus tard, un séjour en Chine et des retours émouvants en Iran.

Le récit est celui d'une femme qui cherche à s'intégrer dans son pays d'accueil mais ne renonce jamais complètement à ses racines. On assiste à des dialogues qui illustrent  bien la difficulté du compromis mais l'originalité du propos réside  surtout dans les rapports de Maryam aux langues: le français qu'elle rejette d'abord puis veut à tout prix faire sien et le persan, abandonné comme un vieux vêtement à l'adolescence mais qu'elle redécouvrira pour en faire un précieux outil de séduction. Plus tard, elle verra surtout en lui une des sources de son être. Elle ne reniera pas pour autant la part du français dans lequel se manifeste en particulier son talent d'écrivaine. A travers cette évolution, finement exposée, c'est la quête d'une identité réconciliée avec elle-même qui apparaît. 

Le roman, qui n'est pas dénué d'humour ni d'une certaine ironie envers soi-même, puise sa force et son intérêt dans l'évocation de cette lente évolution qui permet aujourd'hui à l'auteure de s'exprimer sereinement. Marx et la poupée a obtenu le Prix Goncourt du premier roman et le Prix Ouest-France au Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo.

MOURIR EST UN ENCHANTEMENT  de Yasmine CHAMI, Maroc (Actes Sud, 108 pages)

Sara se découvre atteinte d'une pathologie grave, dont elle se sortira... peut-être, au terme d'une  intervention lourde qu'elle perçoit comme une mutilation de sa féminité. À ce tournant de la vie, elle éprouve le besoin de se pencher sur son passé, une enfance choyée au sein d'une famille  riche et cultivée où se côtoient quatre générations et qui sait respecter les coutumes tout en étant ouverte sur le monde extérieur. C'est, singularité du récit, en puisant au hasard dans un grand sac en toile rempli de  photos jaunies par le temps, qu’elle fait resurgir - en dehors de toute chronologie -les menus événements et les drames  domestiques qui, sur un demi-siècle, ont jalonné la vie des membres de cette vaste famille.  Et cette Marocaine, mère de deux fils, épouse délaissée, pédopsychiatre respectée, redevient, au gré des clichés, la petite fille puis l'adolescente témoin passionné des fêtes et des deuils, des amours triomphantes et des déroutes conjugales de sa parentèle.

Même si le lecteur se perd un peu dans un dédale de cousinages et de mariages, il se prend à apprécier les savoureuses et poétiques évocations d'enfance, à la manière de Colette au jardin de Sido ou sur les plages bordées de blé en herbe.

Au-delà  de cet intimisme délicatement suranné, les destins plus ou moins pittoresques revécus par la protagoniste, qui gravitent entre l'Algérie et le Maroc de la fin des années cinquante au début du vingt-et-unième siècle, s'inscrivent au cœur des évolutions du monde subsaharien durant la période considérée. En 1942, à Tlemcen, on rencontre les grands-parents maternels de Sara, Fethi et Juliette, lui, jeune nationaliste musulman qui a bravé l'opprobre de sa famille et de ses compagnons de lutte pour épouser cette  "Française de France,"  et elle qui n'a pas hésité à quitter mari et pays pour adopter la culture de son bien-aimé. Une vingtaine d'années plus tard, la famille est réinstallée au Maroc, dont elle est originaire. Les photos d'alors montrent parents, oncles et tantes de Sara,  jeunes, insouciants et très occidentalisés, à l'image de la nouvelle monarchie qui règne sur un Maroc libre et prospère. Dix ans après, les visages et les attitudes changent avec l'instauration d'un régime autoritaire qui signifie aussi le grand retour de la tradition la moins ouverte. Comme tant d'autres femmes marocaines, Nejma, la mère de Sara, en fait les frais, refusant un ordre fondé sur la toute-puissance policière. Et l'aventure familiale et individuelle de Sara continue.

Cette rétrospective vue à travers le regard de femmes et d'hommes qui ne sont ni des acteurs politiques, ni des persécutés d'aucun régime, ni des penseurs mais des êtres éduqués, aimables, un peu passifs, constitue la principale originalité de ce livre très court mais dense et plaisant, vivement recommandé à la lecture.

RAPATRIÉS  de Néhémy PIERRE-DAHOMEY, Haïti (Seuil, 191 pages)

À l'automne 1987, Belliqueuse Louissaint, une jeune Haïtienne à l'esprit aventureux, entreprend une traversée clandestine vers les Etats-Unis avec un de ses fils, Nathan, âgé de deux ans. Une violente tempête met brutalement fin à l'expédition hasardeuse. Retour au pays pour la mère mais sans son garçon qu'elle n'a pu éviter de sacrifier au cours de la tourmente. La famille éprouvée se retrouve dans un quartier appelé "Rapatriés", constitué de lopins de terre que l'on a attribués aux rescapés de l'expédition catastrophique.

Belliqueuse surnommée Belli et mariée à Néné, a déjà deux autres enfants, un garçon, Fedner, et une fille, Marline. Elle met encore au monde des jumelles: Bélial et Luciole. Tout va de travers. Marline est emportée par la maladie, Fedner évolue mal, Belli chasse Néné du foyer après l'avoir surpris en train de la tromper. Finalement, elle se voit obligée de confier à l'adoption ses deux cadettes encore très jeunes, en passant par le concours d'une humanitaire devenue entremetteuse. Bélial partira en France et Luciole au Canada. Belli cherche en vain le réconfort dans une foi à éclipses et trouve son seul vrai soutien dans la personne de son voisin, amoureux d'elle. Elle décide de revoir à tout prix Bélial. L'entremetteuse et la mère adoptive de la fillette ne s'y opposent pas mais la chose n'est pas simple, qu'il s'agisse de faire venir Belli en France ou Bélial en Haïti. Les complications administratives sont nombreuses. Le cataclysme qui vient de sévir dans l'île complique aussi la situation. Au-delà, la tragédie personnelle continue pour Belli.

La qualité de ce roman provient du fait qu'il est loin de se limiter à la narration de malheurs en chaîne. La richesse du récit tient bien davantage au portrait, en forme d'allégorie, d'une femme à la fois énergique, violente mais surtout confrontée à des exils intérieurs. A l'image de son pays, elle allie désespoir et résistance. En arrière-plan dominent deux obsessions, la mort de l'autre et la folie. D'autres personnages comme la jeune Bélial - dont le prénom qu'elle s'est elle-même choisi désigne un démon dans la Bible et dont le comportement ne cesse d'étonner - suscitent aussi curiosité et attirance. En outre, l'écriture de Néhémy Pierre-Dahomey qui livre ici son premier roman est saisissante. Sa prose illustre, de multiples manières, la magie de l'âme haïtienne. Prometteuse, elle ne peut laisser le lecteur indifférent. 

SA MĖRE de Saphia AZZEDDINE, Maroc/France (Stock, 234 pages)

Marie-Adélaïde a traversé bien des épreuves. Son enfance et son adolescence se sont déroulées entre foyers et familles d’accueil où elle ne se s'est jamais sentie chez elle et où, surtout, elle était loin de trouver la tendresse qui aurait pu la rendre heureuse. Bien que reçue au baccalauréat avec les félicitations du jury, elle ne peut entrer à l’Université, faute de moyens, et elle doit prendre un emploi de garde-malade auprès d'une riche héritière entourée de pique-assiette. A la mort de sa patronne, elle fait un remplacement comme vendeuse de viennoiseries, en banlieue, bref passage qui s'achève par six mois de prison, à la suite d'une algarade avec une cliente. De nouveau libre, elle parvient à entrer au service d’une grande bourgeoise parisienne qui doit faire preuve de patience à son égard et lui prouve même son attachement.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : Marie-Adélaïde ne ressemble pas à une pauvresse de conte de fées. Intelligente, perspicace, débrouillarde, cette jeune femme, au fond d'elle-même, a la rage. Écorchée vive, à l’esprit bouillonnant et à la langue acérée, elle porte, par amertume ou envie, des jugements sans indulgence sur les milieux comme sur les personnes. C’est que, née sous X, elle nourrit une obsession depuis ses dix-huit ans : mettre la main sur la mère naturelle qui n’a pas souhaité ou pu la garder et qu’elle voudrait à tout prix connaître - pour comprendre ses raisons, s’il est possible qu’elle en ait, peut-être ... en vue de la tuer ou, même, au contraire, afin de trouver enfin l’affection qui lui a manqué. Son équilibre précaire tient à la poursuite inlassable de son but qui la fait vivre et souffrir à la fois. Elle n’obtient rien de ses démarches administratives. Un indice assez mince la met sur une voie improbable qu’elle s’emploie à explorer. Désormais, elle s'y consacre entièrement, exploitant toutes ses relations, mobilisant toute son énergie.  La suite de son aventure lui réserve bien des surprises. C'est là que le roman change de dimension.

Le style du récit, conté à la première personne, traduit parfaitement, avec la violence des mots, une détresse intérieure que, seule, la réussite de sa quête devrait pouvoir éradiquer. Dans Sa mère, l’écriture de Saphia Azzeddine est celle d’une écrivaine sans préventions, respectueuse des règles de la langue mais qui n’hésite pas à choisir un vocabulaire très contemporain, parfois résolument cru, toujours vif. Loin de lui en faire le reproche, on y voit le moyen qu’elle a choisi efficacement pour rendre sa narration encore plus convaincante. Non vraiment, ce livre cinglant n'a rien d'une histoire à l'eau de rose.

SUISEN d’Aki SHIMAZAKI, Canada/Japon (Leméac/Actes Sud, 159 pages)

Dans ce roman, aussi bref et ramassé que les précédents, Aki Shimazaki donne cette fois la parole à un personnage masculin. Gorô, fortuné, à la tête d’une société prospère fondée par son grand-père, a fait un bon mariage avec une femme agréable qui lui tolère même d’avoir deux maîtresses, elles aussi très plaisantes et soumises. Ce père de deux enfants sans problèmes pourrait s’estimer comblé mais il en veut toujours davantage. Il est très fier d’être quelqu’un qui applique les principes de l'éducation traditionnelle qu'on lui a inculqués. Il considère en outre donner beaucoup aux autres. En fait, il se comporte de manière autoritaire, esclavagiste avec un entourage bien moins heureux qu’il ne le croit.

Pendant longtemps, le lecteur ne peut guère éprouver de sympathie envers le protagoniste. Cependant, sans doute éprouve-t-il à son égard un sentiment plus nuancé lorsque la bulle dans laquelle l’homme s’est enfermé vient à éclater.

Comme toujours, Aki Shimazaki, à qui l’Algue d’Or avait décerné son premier prix, en 2009, pourMitsuba, et dont elle a souvent sélectionné les ouvrages suivants, démontre son art subtil de manier le récit. Avec finesse, elle sait éviter l’emphase et les détours pour aller à l’essentiel sans cependant négliger le charme du détail. Bien que vivant au Canada depuis fort longtemps, l’auteure a gardé les secrets de ses racines nippones. Suisen - nom d’une fleur, une constante de tous les titres de ses ouvrages - s’inscrit dans une œuvre en forme de portraits successifs qui illustrent les différents tempéraments présents dans la société japonaise. Chaque roman de ce qui constitue désormais une sorte de fresque fait discrètement référence aux précédents.  Ainsi voit-on s’enrichir continuellement, avec souvent beaucoup de bonheur, un bouquet aux couleurs harmonieuses et variées, mariant pétales et épines.  

TOUT HOMME EST UNE NUIT  de Lydie SALVAYRE, Espagne/France (Seuil, 247 pages)

Un homme, fin lettré et un peu original, atteint d’une maladie grave dont il n’espère pas guérir, décide de finir ses jours, seul, dans un lieu de beauté. Il choisit un village de Provence où il aimerait vivre paisiblement. Malheureusement, son arrivée ne passe pas inaperçue. Dans le bar où se retrouvent les habitués, pour la plupart assez rustres, l’intrusion du nouveau venu, qui n’est pas originaire du pays, n’est pas du tout appréciée. On s’interroge sur cet « étranger », on commence à médire sur son compte, à voir en lui un danger. On le soupçonne, l’accuse et le rejette avec une haine grandissante. Peu à peu, c’est tout le village qui se détourne de sa personne, monté par les affabulations des piliers de l’établissement. De son côté, l’homme ne peut que percevoir, de plus en plus, l’hostilité qui l’entoure. Il cherche d’abord à l’ignorer mais elle finit par susciter en lui la crainte. Se lassant parallèlement de sa solitude, il trouve des amis, dans deux êtres sensibles et eux-mêmes vulnérables, qui vont à leur tour faire l’objet d’opprobres, du fait de sa fréquentation. 

Ce roman alterne du début à la fin la description intimiste des états d’âme et des réactions de l’homme avec les dialogues véhéments entre le patron du bar, imposant et dominateur, dépeint comme un sosie de Donald Trump, et les habitués que ses propos xénophobes et la consommation d’alcool enflamment facilement. On découvre aussi un professeur des écoles qui fréquente malgré tout l’établissement et tente en vain de ramener les excités à la raison, ainsi que le maire du village qui préfère s’accommoder d’une situation difficile à gérer.

Comme le titre de l’ouvrage l’indique bien, tout homme est une nuit, chaque personnage ayant une histoire cachée, une part d’ombre que l’on découvre peu à peu et qui aide à comprendre son tempérament, l’origine de ses attitudes. Lydie Salvayre, tout en décrivant, sans retenue, des comportements odieux mais aussi, en finesse, des psychologies complexes, évite de tomber dans la caricature. Elle réussit à faire vivre, avec talent, une histoire réaliste, marquée par une montée des tensions et des peurs, qui tient en haleine et, ce qui n’est pas négligeable, témoigne d’une belle écriture.

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Commentaires

14.07 | 00:56

Merci à vous !

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13.07 | 21:26

merci pour cette rencontre avec les briacins et briacines
avec les membres du jury et à tous les lecteurs et lectrices

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15.06 | 00:22

Merci. Votre coup de coeur est enregistré

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12.06 | 08:27

Un coup de cœur pour Suisen d’Aki Shimazaki

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