Sélection 2020-2021

LE PAYS DES AUTRES  de Leïla SLIMANI, Maroc (Gallimard, 366 pages)

En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne qui n'a jamais quitté son village, tombe amoureuse d'un séduisant Marocain, Amine Belhaj, combattant pour l'armée française. Les sentiments sont réciproques. Cela se conclut par un mariage et, la guerre terminée, par l'installation progressive du couple à Meknès où vit toute la famille du garçon. Les parents de la promise n'avaient pas émis d'objection à l'égard de ce prétendant, courageux et courtois. Au Maroc, l'entourage du marié accueille aussi aimablement la jeune épouse. Cependant les conditions d'existence sont rudes, les usages pesants. Amine est obsédé par sa volonté de transformer le domaine rocailleux que son père défunt a acquis en une terre fertile et prospère telle que le sont les fermes voisines détenues par des Français.  

Le récit brosse le portrait de ce couple en proie à des phases d'incompréhension. Bien d'autres personnages occupent aussi une place importante dans ce roman, mettant en lumière la réalité d'une société à un moment de son histoire : la mère d'Amine, enracinée dans ses traditions mais admirative de  l'émancipation de sa belle-fille, Omar, engagé dans la révolte nationaliste, la jeune Selma qui ne supporte plus les contraintes imposées aux jeunes filles arabes, Aïcha, la fille des deux protagonistes, une enfant très douée, élevée dans un couvent pour enfants français, rejetée et humiliée par ses camarades.  Et encore, un médecin juif hongrois au grand coeur qui, après avoir fui l'holocauste, rêve de faire profiter ses compatriotes des richesses naturelles du Maroc. Enfin les servantes, anciennes esclaves noires, rudement traitées, et un ancien compagnon d'armes d'Amine, traumatisé par la vie militaire. Mathilde, d'une grande générosité, trouve une raison d'être dans l'aide d'urgence aux Arabes malades. Elle-même a réussi tirer un trait sur la nostalgie de sa province originelle, mais au sein de la ville partagée entre quartier européen et médina, la coexistence entre colons et autochtones est de plus en plus difficile au milieu des années cinquante : la tension monte et va jusqu’à la violence. 

Le nouveau roman de Leïla Slimani dont nous avions déjà sélectionné Chanson Douce, offre à travers l'épopée d'une famille "mixte" précipitée dans un monde en fièvre, un reflet saisissant des chocs profonds et de plus en plus visibles entre les communautés. Le pays des autres révèle, avec finesse et réalisme, l'impossibilité pour chacune de se sentir vraiment chez elle. On attend avec impatience la suite à travers les deux prochains volumes déjà annoncés. 

LE TESTAMENT RUSSE  de Shumona SINHA, Inde (Gallimard, 196 pages) 

A Calcutta, dans les années 1980, tandis que se prépare la chute du Mur et la fin de la domination soviétique en Europe, l'Inde voit se profiler une remontée des forces de droite démocratiques. Le communisme apparaît toujours pour beaucoup d'opposants comme le rêve à défendre d'un monde nouveau, le marxisme n'ayant pas perdu à leurs yeux sa force de conviction. La petite Tania est fille d'un père bouquiniste qui vend aussi bien Mein Kampf que la littérature soviétique, indifférent aux convictions, toutes défendables à ses yeux car il est avant tout vendeur de livres, et d'une mère qui lui en veut sans pitié d'un accouchement douloureux la privant d’enfanter à nouveau. Recroquevillée sur elle-même, elle se prend de passion pour les auteurs russes. Adolescente, elle adhère tout naturellement au parti communiste sans que ses parents le sachent. L'apprentissage de la langue de Tolstoï est pour elle prétexte à approfondir l'idéologie qui la fascine. Un de ses buts devient de se procurer le journal d'un éditeur, fondateur des Editions Raduga qui la passionne. Au prix de nombreux efforts, elle parvient à trouver la trace de sa fille très âgée à qui elle entreprend d'écrire une lettre

Le lecteur fait lui-même la connaissance de la vieille dame, une nonagénaire qui vit recluse dans une maison de retraite, à Saint-Petersbourg. Il découvre à travers elle une autre vision de son père, idéalisé par la jeune Indienne. Cette partie du récit s'inspire d'une histoire réelle, à peine romancée.  

Le livre de Shumona Sinha fait connaître un monde, celui de son pays, à un moment où le peuple reste partagé entre la force des traditions, la fin de certaines illusions et la montée encore naissante de valeurs mondialistes.  Il met aussi en lumière le témoignage vibrant d'une survivante de l'époque soviétique, en Russie. On apprécie son originalité. 

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123siteweb.fr
Caractères restants : 160
OK Envoi...
Voir tous les commentaires

Commentaires

02.07 | 00:27

Merci beaucoup. Votre coup de cœur est enregistré.

...
28.06 | 09:29

Je vote pour Ame Brisée.
Amicalement

...
23.06 | 00:22

Merci. Vos coups de coeur sont enregistrés

...
22.06 | 19:10

2 coups de coeur le 11er pour MAÎMAÏ d'Aki Shimazaki et l'autre pour LA SYMPHONIE DU NOUVEAU MONDE de Lenka Hornakova-Civade

...
Vous aimez cette page