Sélection 2021-2022

EM de Kim THÙY, Vietnam (Liana Lévi, 160 pages) 

Deux romans de Kim Thùy : Măn et Vi avaient déjà été inclus dans nos sélections antérieures. Dans ces récits, largement autobiographiques, l'écrivaine évoquait avec finesse et humour l'installation et l'assimilation sur le continent américain de réfugiés vietnamiens, dans les années soixante-dix. Elle y dépeignait notamment le parcours estudiantin, professionnel et sentimental de leurs enfants - sa propre génération - dans le but d'une intégration réussie au monde occidental, combinée avec la transmission de l'héritage oriental. EM est, pour la première fois, un roman consacré à la guerre du Vietnam elle-même. C’est une surprise de la part de cette auteure bienveillante et optimiste qui a quitté son pays d’origine pour le Canada, à l'âge de dix ans, entourée de ses proches parents.  

De l'aveu de Kim Thùy,  la reconstitution des faits historiques - objet déjà de tant de reportages, de récits ou de films - n'était pas son but.  Elle considérait plutôt qu’"elle avait des choses à ajouter sur les  liens d’amour et de haine entre les vies brisées de la guerre américaine ». Celle qui assure que « chaque histoire, chaque anecdote relatée dans ce livre est vraie », a, de fait, recueilli des dizaines de témoignages auprès de ceux, Vietnamiens ou Américains, qui furent, de manière ou d’autre, protagonistes du conflit. L’écrivaine tente ainsi de nous faire percevoir le ressenti de chacun en racontant par petites touches ces récits de vie et de mort, d'amour et de haine. Le point de départ de son livre a été une photo de deux orphelins vietnamiens sur laquelle on voit un petit garçon, Louis, métis né d'un soldat américain noir, tenant la main d’un bébé fille couché dans une boîte de cartonIl l’appelle : Em Hong, « petite sœur ». Louis prendra soin d’elle jusqu’à ce qu’ils soient séparés au printemps 1975, lors de l’opération Babylift qui évacue, peu avant la chute de la ville, orphelins de guerre et enfants nés de G.I.’s.  Ainsi se trouvent habilement mêlés, dans la narration, des faits historiques et des actes et émotions individuels.   

Certes des scènes de massacres d'une insoutenable brutalité ainsi que celles de terribles sévices d'ordre écologique infligés au pays émaillent le récit. Toutefois on y trouve aussi la mise en lumière de gestes héroïques, généreux, émouvants, accomplis soit par les plus humbles, soit, au contraire, par les "puissants", au détriment parfois de leur intérêt. C’est que, avant tout, la foi dans l'humanité apparaît bien animer Kim Thùy. La tonalité de l'œuvre nous est donnée par le titre même : EM est un terme vietnamien empreint de tendresse pour désigner un être cher perçu comme plus fragile que soi et que l'on veut absolument protéger.  

SÉMI  d’Aki SHIMAZAKI, Canada/Japon (Actes Sud, 151 pages)  

Ce nouveau roman d’Aki Shimazaki s’inscrit dans la ligne des précédents que nous découvrons avec plaisir d’année en année, depuis Mitsuba auquel nous avions attribué notre premier prix.  Sémi est le second volume d’un quatrième cycle inauguré avec Suzuran.  Les lecteurs fidèles établiront les liens. Toutefois, comme à chaque fois, il est tout à fait possible d’apprécier ce dernier ouvrage sans connaître sa continuité avec le précédent.   

L’histoire fait preuve d’une originalité particulière.  Elle se fonde en effet sur les conséquences d’un mal qui auraient pu rendre insoutenable le sujet mais qui, traitées d’une manière originale, parviennent à rendre le récit des plus captivants. Fujiko, au cœur de celui-ci, est en effet atteinte du syndrome d’Alzheimer. Sous la plume d’Aki Shimazaki, le but n’est pas principalement de susciter la compassion. Pour une part, il s’agit de découvrir, à travers les propos que tient l’héroïne, des réalités qui, sans cela, seraient assurément demeurées secrètes et qui sont, à plus d’un titre, dérangeantes pour Testuo, son mari. Cet aspect énigmatique, évoluant de page en page, retient constamment l’attention.  Plus profondément encore, on se sent solidaire de l’époux, narrateur et l’autre protagoniste de l’ouvrage. Fujiko ne l’identifie plus comme son mari, mais lui, si imparfait fût-il lui-même naguère, faisant preuve d’amour, de patience et de résignation, va accepter d’entrer dans la dérive de sa compagne pour se faire accepter par elle tendrement. D’autres personnages que l’on rencontre illustrent magnifiquement ce que peut être la bonté d’âme sans les travers de la pitié.  

Sémi obéit aux règles d’écriture qui caractérisent le style bref, limpide et prenant de l’écrivaine, une forme de narration dont on ne se lasse pas. Par son contenu, ce roman offre une nouvelle illustration de cette forme de conscience lucide qui est un aspect majeur de la culture nippone dont Aki Shimazaki demeure imprégnée et dont elle témoigne ici face à une situation particulièrement délicate. Plus que jamais sans doute dans l’œuvre de la Canado-Japonaise, l’étonnement est constamment au rendez-vous. Très court, comme toujours, ce livre peut se lire d’un trait – les effets de surprise à répétition y incitent fortement - mais il est sans doute préférable de le prendre son temps pour mieux en apprécier la finesse. 

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Commentaires

13.06 | 11:06

Merci. Votre commentaire est bien enregistré

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13.06 | 09:49

H Héritages de Miguel Bonnefoy 5sur 5

Le pays des autres de Leïla Slimani 5sur 5

La chute de la Maison Whyte de Katerina Autet 5 sur 5


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12.06 | 15:28

Merci pour votre commentaire qui est bien enregistré

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12.06 | 14:52

Je vote pour du Miel sous les galettes !

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