La sélection 2021-2022

LE PRIX ...

BEL ABÎME de Yamen MANAI, Tunisie (Elyzad, 112 pages)  

À Tunis, le narrateur, un adolescent d'un milieu aisé, attend en prison d'être jugé pour des attentats d'une violence inouïe sur de nombreuses personnes haut placées et même sur un membre de sa famille.  Pourtant ce n'est ni un fanatique religieux ni un terroriste politique. Il avait jusqu'alors été un écolier timide et studieux, objet de brimades et dont le réconfort était de se plonger dans son unique trésor : les livres dont il parle magnifiquement. Il se confie à celui que l’on comprend être son avocat et dont il n'attend aucune compréhension. C'est seulement pour lui une occasion de crier sa haine et son désespoir. A travers l'infinie solitude intérieure d'un enfant privé de tout amour familial, souffre-douleur d'un père et d'un frère qui n'ont que mépris pour sa délicatesse d'esprit et de corps, l'auteur évoque la détresse morale de jeunes à qui la société qui ne laisse guère espérer d’avenir, coincés comme ils le sont entre un gouvernement corrompu, une religion sclérosante et un tissu familial gangrené par l'hypocrisie des convenances.  

À la lecture de l’histoire, on comprend bien que si notre jeune protagoniste n'avait pas rencontré la chienne Bella, il n'aurait certainement pas commis les coups et blessures qui lui ont valu l'emprisonnement. Il n'aurait pas non plus connu l'amour absolu, la confiance, le don de soi. Lorsque tout cela lui est tragiquement arraché, il s'emploie à venger le sort funeste de cette Bella et de ses semblables, voués à l’extermination. S’il s’en prend à plusieurs cibles humaines, c’est parce que chacune de celles-ci croit se justifier en prétendant avoir simplement obéi à des ordres venus de plus haut. Il lui faut donc remonter jusqu’à l'origine d'une décision aussi cruelle qu'absurde.  

On ressent la douleur et la révolte du protagoniste. On saisit que Yamen Mania a fait de ce drame individuel, poignant, axé sur la défense de vivants méprisés, une allégorie. Comme dans son autre puissant roman L’Amat ardent, signalé dans une de nos précédentes sélections, l'écrivain philosophe lance un vibrant plaidoyer contre les sociétés en proie à des totalitarismes de diverses natures où sont systématiquement entravés les sentiments naturels des humains et dangereusement ignorées les aspirations légitimes de la jeunesse.  

LES AUTRES TITRES PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE ...

BELLISSIMA de Simonetta GREGGIO, Italie (Stock, 288 pages)

Simonetta Greggio avait déjà consacré à l'Italie contemporaine deux chroniques, suffisamment romancées pour être lues avec passion (Dolce Vita et Les Nouveaux Monstres) signalées en leur temps par L'Algue d'Or. Dans Bellissima, elle remonte jusqu'à l'époque du fascisme, de l'après-guerre et de l'émergence des mafias, tout en nous dévoilant pour la première fois les motivations qui l'ont conduite à élire domicile en France et à choisir notre langue pour parler inlassablement de son pays natal, de ses maléfices et de ses enchantements.  

Voici donc un récit plus personnel que les précédents, indissociable pourtant des évènements dramatiques qui ont secoué la péninsule durant la première moitié du 20e siècle. La mère de l'auteure, petite juive de 5 ans, a été sauvée de la déportation et recueillie en 1943 par deux Italiens, fascistes comme tant d'autres mais prêts à risquer leur vie pour celle d'une enfant. Simonetta apprendra très tard qu'ils n'étaient pas ses grands-parents biologiques. Quant à ses parents, ce sont des archétypes de la société italienne de la période, en pleine révolution économique : Amanda, conquise de haute lutte par Nazzareno, un jeune loup issu d'une famille misérable, mais bien déterminé à exploiter les voies de réussite qui s'ouvrent alors aux jeunes Italiens entreprenants et peu regardants. Une famille nombreuse s'ensuit, le train de vie devient luxueux, les pièges se referment. La jeune Simonetta, née en 1951, grandit dans une Italie qui s'ouvre à de nouveaux modes de pensée et où les mœurs se libéralisent ; plus elle grandit, plus elle subit les brutalités d'un père qui, issu d'une famille rurale traditionnelle, ne peut admettre que sa fille adolescente bénéficie d’une liberté de mouvements. À la fin des années 60, Simonetta, étudiante, en opposition frontale avec sa famille, a pour héros Moravia, Elsa Morante, Pasolini. Elle adhère sans réserve à la montée du féminisme et s'affirme ultragauchiste. 

Après trente ans d'exil volontaire, l'écrivaine revisite ce qu'il reste des siens, fait les comptes et découvre le pardon, l'empathie, les regrets.  L'intérêt tout particulier de Bellissima est de nous dévoiler, dans un style élégant et sensible, ce qu'ont pu être le vécu quotidien et les ressentiments d'Italiens contraints de remettre en question, souvent dans la douleur et la révolte, leur culture et leurs valeurs traditionnelles. Simonetta Greggio y parvient en soulevant le voile sur ses déchirements personnels. 

EM de Kim THÙY, Vietnam (Liana Lévi, 160 pages) 

Deux romans de Kim Thùy : Măn et Vi avaient déjà été inclus dans nos sélections antérieures. Dans ces récits, largement autobiographiques, l'écrivaine évoquait avec finesse et humour l'installation et l'assimilation sur le continent américain de réfugiés vietnamiens, dans les années soixante-dix. Elle y dépeignait notamment le parcours estudiantin, professionnel et sentimental de leurs enfants - sa propre génération - dans le but d'une intégration réussie au monde occidental, combinée avec la transmission de l'héritage oriental. EM est, pour la première fois, un roman consacré à la guerre du Vietnam elle-même. C’est une surprise de la part de cette auteure bienveillante et optimiste qui a quitté son pays d’origine pour le Canada, à l'âge de dix ans, entourée de ses proches parents.  

De l'aveu de Kim Thùy,  la reconstitution des faits historiques - objet déjà de tant de reportages, de récits ou de films - n'était pas son but.  Elle considérait plutôt qu’"elle avait des choses à ajouter sur les  liens d’amour et de haine entre les vies brisées de la guerre américaine ». Celle qui assure que « chaque histoire, chaque anecdote relatée dans ce livre est vraie », a, de fait, recueilli des dizaines de témoignages auprès de ceux, Vietnamiens ou Américains, qui furent, de manière ou d’autre, protagonistes du conflit. L’écrivaine tente ainsi de nous faire percevoir le ressenti de chacun en racontant par petites touches ces récits de vie et de mort, d'amour et de haine. Le point de départ de son livre a été une photo de deux orphelins vietnamiens sur laquelle on voit un petit garçon, Louis, métis né d'un soldat américain noir, tenant la main d’un bébé fille couché dans une boîte de cartonIl l’appelle : Em Hong, « petite sœur ». Louis prendra soin d’elle jusqu’à ce qu’ils soient séparés au printemps 1975, lors de l’opération Babylift qui évacue, peu avant la chute de la ville, orphelins de guerre et enfants nés de G.I.’s.  Ainsi se trouvent habilement mêlés, dans la narration, des faits historiques et des actes et émotions individuels.   

Certes des scènes de massacres d'une insoutenable brutalité ainsi que celles de terribles sévices d'ordre écologique infligés au pays émaillent le récit. Toutefois on y trouve aussi la mise en lumière de gestes héroïques, généreux, émouvants, accomplis soit par les plus humbles, soit, au contraire, par les "puissants", au détriment parfois de leur intérêt. C’est que, avant tout, la foi dans l'humanité apparaît bien animer Kim Thùy. La tonalité de l'œuvre nous est donnée par le titre même : EM est un terme vietnamien empreint de tendresse pour désigner un être cher perçu comme plus fragile que soi et que l'on veut absolument protéger.  

LA DAME D’ALEXANDRIE de Yasmine KHLAT, Egypte (Elyzad, 117 pages)     

Claire, une jeune femme qui vit à Paris, tombe sur l’annonce d’une sociologue retraitée en quête d’une assistante pour l’aider dans l’écriture de sa thèse.  Le sujet de ce travail intellectuel porte sur une famille frappée trois fois par le suicide. La dame réside au Liban. La curiosité l’emporte et Claire accepte la proposition. L’employeuse « d’un certain âge », Hortenze,  habite dans un monastère austère et assez isolé. Le lieu où on ne rencontre que des sœurs attentionnées et un groupe de séminaristes, crée immédiatement l’atmosphère. Hortenze inspire la sympathie et le contact entre les deux femmes est immédiatement très positif. Elles ne se quittent pratiquement que la nuit hormis de rares escapades de Claire en ville.  Hortenze demande souvent à son assistante ce qu’elle pense de ce qu’elle lui fait transcrire. Assez vite, celle qui devient presque une conseillère ne se prive pas de réagir. À ce qu’elle croit comprendre, les suicides successifs pourraient bien se poursuivre encore et elle cherche à alerter sa patronne sur le fait qu’un autre membre de cette famille éprouvée - que Hortenze connaît sûrement - risque d’être à son tour en danger. Elle voudrait que la recherche avance vite pour percer le mystère et éviter un nouveau drame. Loin de l’entendre, la thésarde auto qualifiée s’attarde sur des éléments que Claire juge tout à fait secondaires et dans l’esprit de la jeune femme un certain doute commence à s’instaurer.  

Claire est la narratrice sauf lors d’un chapitre du roman. C’est alors Hortenze qui parle et le lecteur apprend ainsi comment elle perçoit sa collaboratrice. Cette dernière exerce sur elle une sorte de fascination. Voilà sans doute pourquoi, plus tard, lorsqu’elle voit venir le moment de leur séparation, faute de moyens pour continuer de la payer, elle finit par lui laisser découvrir certaines pièces de son dossier qu’elle lui avait soigneusement cachées. Pour Claire, ce sera l’heure de véritables révélations.  

Yasmine Khlat, dont nous avions retenu Egypte 51 dans une de nos précédentes sélections, nous livre un récit tout en finesse qui met en présence deux femmes dont les étranges relations évoluent au fil des pages, laissant planer des inconnues. 

L’AGNEAU DES NEIGES de Dimitri BORTNIKOV, Russie (Rivages, 287 pages)     

Nous sommes au nord de la Russie, au bord de la mer Blanche. Maria est née avec un pied bot. Ce handicap va marquer sa vie. Les autres enfants la surnomment Patte d’Ours. Quand sa mère se retrouve veuve et qu’elle doit faire vivre une fratrie de trois gamins malgré la misère, Maria devient un fardeau inavoué. La fillette qui fait preuve d’une sagesse rare à cet âge ne voit pas d’inconvénient à partir vivre chez sa marraine, Serafina, elle aussi veuve mais sans descendance. Son mari était le pope qui avait baptisé Maria et elle avait juré de toujours s’occuper de sa filleule. Elles ne passeront qu’un an ensemble car Serafina rejoindra le ciel rapidement, mais non sans avoir enseigné tant de choses de la nature et de la vie à sa protégée que celle-ci puisera dans cette initiation sa force dans les épreuves qui marqueront son existence. En songe, Serafina la conseillera dans les pires moments. Après le décès de la vieille femme, Maria devra quitter sa province désolée, entreprenant un voyage interminable vers Leningrad, qui lui a été dépeint comme un eldorado, ce qui se révèlera de moins en moins vrai comme on le verra. Maria est admise dans un orphelinat mais, à son âge – elle a déjà dix-huit ans - ce sera pour s’occuper des enfants abandonnés qui y ont été recueillis. Le roman décrit alors longuement la vie plutôt joyeuse dans l’établissement où les responsables font preuve d’une grande humanité. Mais viendra le moment où il faudra évacuer les lieux, fuir pour éviter d’être massacrés et ce sera une véritable apocalypse durant laquelle, Maria, protagoniste de l’histoire, se comportera en héroïne.   

Le récit qui a les allures d’un conte – ils ne s’achèvent pas toujours dans le bonheur – aurait presque pu être intemporel. Cependant, il se réfère directement à une page de l'Histoire russe où les bolcheviques, à peine achevée la Révolution, s’en prennent aux chrétiens, où la famine sévit, où tant de combattants sont tués pendant la guerre contre la Finlande avant que le péril ne vienne de l’Allemagne nazie. Les longues nuits de l’hiver polaire et surtout la neige constituent le contexte onirique dans lequel se déroule se déroule l’épopée de Maria. Cette neige, décidément alliée des Russes qui, comme dans la campagne napoléonienne, savent en faire une arme contre leurs ennemis. Maria, y trouvera une compagne de survie. On l’aura compris, L’agneau des neiges, c’est bien elle, Maria.  

Ce qui caractérise encore l’ouvrage de Dimitri Bortnikov, c’est le style étonnant de son écriture. Les exclamations, les onomatopées, les mots doublés pour leur donner plus de poids, fleurissent de bout en bout, donnant l'impression d'un récit oral et familier. Le lecteur est d’abord dérouté puis il prend goût à cette forme de narration qui accentue le caractère magique du roman.  

L’ÉTÉ SANS RETOUR  de Giuseppe SANTOLIQUIDO, Belgique/Italie (Gallimard, 272 pages) 

Nous sommes en 2005 à  Ravina,  petit village de la Basilicate, l'une des régions  les plus arides et les plus dépeuplées du sud de l'Italie. Les quelques familles  du lieu se connaissent toutes, s'entraident à l'occasion mais aussi s'épient et  se jalousent, parfois depuis des générations. Parmi les anciens, quelques-uns ont su tirer parti des faibles ressources locales pour établir une domination officieuse sur le reste de la population, tandis que les jeunes qui n'ont pas réussi à chercher fortune ailleurs, traînent leur désœuvrement en rêvant  de vivre l’ascension fulgurante de musiciens pop ou de starlettes de la téléréalité.

Un jour de fête, la jolie et brillante Chiara, quinze ans, disparaît. Les villageois se lancent à sa recherche. Les médias régionaux et nationaux se précipitent sur place,  profitant de  la coopération d'une partie de la population enchantée  de  secouer-  à l'occasion de ce drame - la monotonie d'une vie figée hors du temps et d'apparaître en vedette  sur les écrans de toute l'Italie. La police enquête, interrogeant méthodiquement chacun, notamment le narrateur, Sandro, jeune infirmier, proche de la disparue. Celui-ci est condamné à la solitude par les mentalités accusatrices du village qui ne supportent pas sa différence. Il ne peut cependant se résoudre à quitter cette terre de ses ancêtres tant il lui est viscéralement attaché.

Giuseppe Santoliquido nous livre une sorte de thriller, bien ficelé, rédigé dans une langue fluide et sensuelle, qui se déroule dans une atmosphère envoûtante, évocatrice des paysages superbes et mélancoliques du film tiré Le Guépard. Mais bien plus, nous trouvons  dans L'été sans retour une analyse de caractères digne de nos grands auteurs du 19ème siècle. De cette galerie de portraits émergent, avec une véracité poignante, les désirs contradictoires, les nostalgies de ceux auxquels -aujourd'hui  comme hier- on n'accorde aucune attention, persuadé qu'ils ne ressentent rien au-delà de leur banalité apparente.

L’HOMME QUI PEIGNAIT LES ÂMES de Metin ARDITI, Turquie (Grasset, 292 pages) 

En 1078. Avner est un jeune juif de quatorze ans qui vit à Acre, en Galilée. À l’occasion d’une livraison de poissons à un monastère, son regard tombe sur une icône. C’est l’éblouissement. « Il ne s’agit pas d’un portrait mais d’un objet sacré, lui dit le supérieur du monastère. On ne peint pas une icône, on l’écrit, et on ne peut le faire qu’en ayant une foi profonde ». Avner n’aura de cesse de tenter « d’écrire » selon ce qu’enseigne l’Église. Cependant, s’il est fasciné par les icônes, il ne parvient pas à avoir la foi ainsi qu’on la lui prescrit. Pourtant, il fait comme s’il l’avait trouvée, en acquérant les techniques, en apprenant  les textes sacrés, en se faisant baptiser, en quittant les siens. Il effectue même un voyage initiatique qui le conduit de Nazareth à Césarée, Jérusalem, Bethléem, jusqu’au monastère de Mar Saba, en plein désert de Judée, où il reste dix années et  devient l’un des plus grands iconographes de Palestine. Cependant, comme il ne parvient pas à s’astreindre aux canons rigides de l’Eglise qui obligent à ne représenter Dieu et les saints que sans confusion possible  avec les pauvres humains, son succès finit par devenir scandale. N’ose-t-il pas s’inspirer des visages de gens de la vie ordinaire pour représenter les êtres saints, cherchant dans chaque vivant sa part de divin, sa beauté ?  Il est chassé, son œuvre est brûlée sauf une ou deux pièces qui, des siècles après,  seront retrouvées.

Ce nouveau roman de Metin Arditi se situe bien dans la lignée des ouvrages de l’auteur. On pense au célèbre Turquetto à travers l’évocation d’une peinture qui n’est pas de l’artiste qu’on imagine. Surtout, on retrouve un regard très personnel sur le passé fondé sur l’histoire de personnages oubliés que l’écrivain s’emploie à faire découvrir. Dans un but évident : mieux comprendre des réalités de l’aventure humaine.

La portée de L’homme qui peignait les âmes offre ainsi une réflexion sur les relations entre la peinture, accessoire de la foi, chargée de la fortifier en respectant le caractère sacré des personnages et cette peinture faite de représentations plus figuratives qui cherche cependant à mettre en lumière la valeur singulière de créatures faites à l’image du divin. Dans les transformations de l’art pictural lié  à l’histoire sainte, d’un Fra Angelico à un Botticelli, et plus encore à un Caravage, on trouve la confirmation de cette évolution que préfigure la création d’Avner. Le roman de Metin Arditi offre donc le reflet d’une progression dans le temps aussi spirituelle qu’artistique. En outre, comme toujours, le récit est magnifiquement écrit.

LE SILENCE DES HORIZONS de BEYROUK, Mauritanie (Elyzad, 184 pages)    

Au nord de la Mauritanie, le narrateur, un jeune citadin, se dirige en plein Sahara, vers l’oued pour y rejoindre son ami Sidi, un guide qui fait visiter les vieilles pierres du désert aux touristes. Il est parti sans prévenir personne. Il cherche un lieu de paix, où la vie se déroule sous les tentes, peuplé de Bédouins qu’il connaît bien et qui maintiennent, tant bien que mal, un mode d’existence traditionnelLe lecteur est immédiatement plongé dans cet univers où Beyrouk, lui-même Bédouin d'origine, nous fait pénétrer dans nombre de ses œuvres, dont nous avons déjà sélectionné plusieursS’il n’y avait qu’une raison d’apprécier Le Silence des horizons, ce serait sa capacité à nous introduire dans l’atmosphère du désert, d’un côté, et des cités mauritaniennes, de l’autre. Un monde profondément dépaysant dont chacune des pages est imprégnée.

Mais le livre se veut aussi l’histoire d’un personnage bouleversé. La raison de son escapade relève de la tragédie. Il vient en effet de commettre, dans un accès de rage, un acte coupable et ce qu’il souhaite avant tout c’est un moment de répit avant de retourner en ville se constituer prisonnier. Dans l’oued, il se replie sur lui-même. Il nous fait longuement partager ces heures de doutes, de retour sur le passé, de regard sur lui-même. L’acte impardonnable doit-il être finalement avoué ? Peut-être ne sera-t-il jamais soupçonné. Mais comment vivre avec un tel poids sur la conscience ? Mille fois, le garçon conclut sa réflexion par : demain, j’avouerai tout. Peu à peu, on découvre ce qui le persécute : il est le fils d’un homme condamné pour un crime qu’il n’a peut-être pas commis, le doute existe. Il se souvient des recherches qu’il avait menées, des témoignages discordants. Et si, quand même, lui, l’héritier par le sang, était victime de l’hérédité malfaisante d’un vrai coupable ?   

Le protagoniste parvient, dans l’oued où il séjourne, à éviter d’accompagner le guide et ses touristes dans des lieux qu’il connaît par cœur. En revanche, il doit satisfaire la demande des enfants qui réclament chaque soir une histoire. Son choix se porte sur l’aventure d’un bon djinn qui tente de libérer les humains de l’influence des mauvais djinns. Des pages entières du livre rapportent cette odyssée du génie, empreinte d’une grande poésie, imaginée jour après jour, et qui n’est pas sans lien avec la tourmente subie par le conteur. Le roman lui-même, troisième de Beyrouk retenu dans nos sélections, après Le Tambour des larmes et Je suis seul,  ressemble à un conte philosophique qui ne manque pas de surprendre jusqu’à la fin. 

 

MILWAUKEE BLUES de Louis-Philippe DALEMBERT, Haïti (Sabine Wespieser, 277 pages)     

L’auteur s’inspire d'un fait réel et tragique survenu en mai 2020, à Minneapolis dans le Minnesota : George Floyd, jeune afro-américain, interpellé à la suite de l'appel d'une épicerie signalant qu'il a utilisé un faux billet et qu'il refuse de le reprendre, décède à cause de brutalités policières. Louis-Philippe Dalembert transpose le cas à Milwaukee dans le Wisconsin. Le héros s’appelle Emmett. C’est un garçon des banlieues pauvres, élevé par sa mère. Son unique passion est le football. Il y excelle, y remporte quelques beaux succès scolaires et universitaires. Il se voit devenir champion ce qui – dans un pays où les sports d'équipe et les valeurs qui s'y attachent sont très considérés – constitue un ascenseur social pour l'intéressé mais aussi pour le quartier, la communauté dont il est issu. Emmett a le physique et le talent mais un accident de terrain met prématurément fin à son rêve et à celui de son entourage. Il était un jeune espoir adulé, il n'est plus rien, ne peut même pas continuer ses études.

Le drame imaginé par l'écrivain haïtien a lieu dans des conditions semblables à celles vécues par Floyd. La scène qui a été filmée fait vite le tour des réseaux sociaux et les chaines de télévision s’emparent aussi de la tragédie qui va faire grand bruit. Le roman donne la parole, de chapitre en chapitre, à tous les acteurs de la vie d’Emmett, qui en brossent le portrait par touches successives montrant l’évolution et la complexité d’un personnage séduisant et plutôt inconscient – en particulier le témoignage de son institutrice, celui de son coach, ceux de ses proches amis, ceux de ses compagnes successives, tous s'exprimant subjectivement, dans le style de leur milieu social. Au fil des pages, on découvre aussi la réalité de ces témoins car chacun parle des autres en même temps que du protagoniste. On comprend le repentir du commerçant asiatique qui avait appelé le 919, numéro de la police, loin d’imaginer quelles seraient les conséquences tragiques de l’arrestation. On apprend ce qu’il advient du policier trop zélé. On assiste enfin aux obsèques de la victime présidées par une pasteure peu ordinaire, ancienne détenue, et suivies par une foule immense.   

L’intérêt du livre réside d’abord dans cette manière de décrire le héros, représentatif de tant de jeunes, pas seulement afro-américains, nés avec un atout maître pour réussir mais totalement dépourvus en cas de chute. Il est également de décrire une Amérique contemporaine encore aux prises avec la violence, notamment policière, la pauvreté, un racisme persistant. Une Amérique où l'on trouve aussi des êtres d'une bonté d'âme inépuisable qui, parfois après avoir dérivé mais ayant refait surface, s’engagent au service des plus démunis, seuls ou au travers d’œuvres caritatives. La vision proposée est ainsi tout sauf manichéenne, ce qui renforce sa crédibilité. Louis-Philippe Dalembert avait reçu notre Prix en 2014 pour Ballade d’un amour inachevé et nous avions inclus d’autres de ses ouvrages dans nos sélections suivantes. Milwaukee Blues qui y trouve place cette année, a déjà été couronné par le Prix Goncourt des lycéens. 

RIEN NE T’APPARTIENT de Nathacha APPANAH, Maurice (Gallimard, 160 pages)  

Nathacha Appanah, auteure mauricienne d'origine indienne, dont nous avons déjà retenu plusieurs des romans dans nos sélections, nous conte ici, d'après ses propres mots, "Une histoire qu’on ne devrait pas raconter aux enfants parce qu’elle dit cruellement que l’enfance n’est pas éternelle. Et que quelquefois même, on vous l’arrache avec une sauvagerie, une brutalité inouïes."   

Lorsque débute le récit, Tara, jeune femme d'une quarantaine d'années, vient de perdre son mari d'un infarctus, et semble, quant à elle, avoir perdu la tête. En fait, ce deuil soudain a fait resurgir en elle les souvenirs enfouis de son enfance et de sa jeunesse qu'elle n'était jamais parvenue à évoquer, pas même à son mari, pourtant si aimant. Sa vie a commencé comme un conte ; elle s'appelait alors Vaïna et résidait dans une belle maison, au sein d'une nature enchanteresse, dans un pays "du Sud" qui ne sera jamais nommé mais dont on devine que la population y est de culture indienne et qu'une paix fragile y règne après des affrontements sanglants. Entourée du dévouement affectueux de sa nounou et du jardinier, chérie et éduquée par des parents cultivés, cette enfant éveillée semble promise à un avenir enviable. Mais son père, journaliste et écrivain, se livre - malgré les mises en garde de sa famille - à des critiques du régime en place, lesquelles entraîneront son assassinat et celui de sa femme. Il aura eu le temps d'enfermer la petite Vaïna dans un coffre dont le jardinier la sortira des heures après le massacre. La fillette, perturbée psychologiquement par le drame qui a bouleversé son existence, se sent étrangère aux milieux sociaux frustes et parfois brutaux dans lesquels elle se retrouve placée. En recherche éperdue de chaleur humaine, elle va subir le sort désolant des filles qui sont dites "gâchées" dans ces parties du monde où les femmes n'ont aucun pouvoir de décision sur leur propre vie. Si, de plus, elles appartiennent aux classes défavorisées, elles triment sous le joug de leurs aînées car "rien ne leur appartient ", pas même leurs émotions. Un cataclysme va survenir qui projettera la jeune fille dans une autre existence sous l'identité de Tara ... 

Portrait bouleversant de la vie quotidienne désolante de tant de femmes dans des structures socio-économiques où leur sont niés l'éducation et le droit à l'expression, ce roman vibrant pose d'abord une interrogation - à visée universelle et tellement d'actualité - sur les limites de la capacité mentale d'un être à se reconstruire après avoir subi de façon réitérée la perte de ses repères fondamentaux.  

SÉMI d’Aki SHIMAZAKI, Canada/Japon (Actes Sud, 151 pages)  

Ce nouveau roman d’Aki Shimazaki s’inscrit dans la ligne des précédents que nous découvrons avec plaisir d’année en année, depuis Mitsuba auquel nous avions attribué notre premier prix.  Sémi est le second volume d’un quatrième cycle inauguré avec SuzuranLes lecteurs fidèles établiront les liens. Toutefois, comme à chaque fois, il est tout à fait possible d’apprécier ce dernier ouvrage sans connaître sa continuité avec le précédent.   

L’histoire fait preuve d’une originalité particulière.  Elle se fonde en effet sur les conséquences d’un mal qui auraient pu rendre insoutenable le sujet mais qui, traitées d’une manière originale, parviennent à rendre le récit des plus captivants. Fujiko, au cœur de celui-ci, est en effet atteinte du syndrome d’Alzheimer. Sous la plume d’Aki Shimazaki, le but n’est pas principalement de susciter la compassion. Pour une part, il s’agit de découvrir, à travers les propos que tient l’héroïne, des réalités qui, sans cela, seraient assurément demeurées secrètes et qui sont, à plus d’un titre, dérangeantes pour Testuo, son mari. Cet aspect énigmatique, évoluant de page en page, retient constamment l’attention.  Plus profondément encore, on se sent solidaire de l’époux, narrateur et l’autre protagoniste de l’ouvrage. Fujiko ne l’identifie plus comme son mari, mais lui, si imparfait fût-il lui-même naguère, faisant preuve d’amour, de patience et de résignation, va accepter d’entrer dans la dérive de sa compagne pour se faire accepter par elle tendrement. D’autres personnages que l’on rencontre illustrent magnifiquement ce que peut être la bonté d’âme sans les travers de la pitié.  

Sémi obéit aux règles d’écriture qui caractérisent le style bref, limpide et prenant de l’écrivaine, une forme de narration dont on ne se lasse pas. Par son contenu, ce roman offre une nouvelle illustration de cette forme de conscience lucide qui est un aspect majeur de la culture nippone dont Aki Shimazaki demeure imprégnée et dont elle témoigne ici face à une situation particulièrement délicate. Plus que jamais sans doute dans l’œuvre de la Canado-Japonaise, l’étonnement est constamment au rendez-vous. Très court, comme toujours, ce livre peut se lire d’un trait – les effets de surprise à répétition y incitent fortement - mais il est sans doute préférable de le prendre son temps pour mieux en apprécier la finesse. 

TOUT CE QUI EST BEAU de Matthieu MÉGEVAND, Suisse (Flammarion, 180 pages)    

De Mozart, on croyait savoir à peu près tout : ses dispositions étonnantes apparues dès l’enfance, la fascination pour le petit prodige dans les cours et les salons de l’Europe où son père le fait pénétrer telle une sorte de phénomène, les périodes difficiles traversées par l’artiste devenu jeune homme, sa difficulté à se faire recruter, une alternance entre les heures de gloire et de richesse et les moments d’oubli et de misère. On savait la jalousie dont il était victime et aussi ses rencontres fructueuses avec d’autres grands compositeurs éblouis par son talent exceptionnel. On connaissait l’abondance de ses œuvres dont presque toutes ont marqué à jamais l’histoire de la musique. On n’ignorait pas sa fin prématurée. On avait entendu parler de sa famille, de ses rapports avec elle, de sa vie sentimentale, de ses amitiés et de ses inimitiés. Bref, il comptait déjà parmi les hommes les plus célèbres à tous égards.  

En écrivant Tout ce qui est beau, un roman entièrement consacré à la vie de l’auteur du Don Giovanni, Matthieu Mégevand relève avec un incroyable talent une sorte de défi. Que dire qui puisse encore étonner le lecteur ? Certes, l’écrivain avertit en exergue de son récit que, hormis les citations entre guillemets, « le reste – dialogues, discours, réflexions des personnages – est de [son] invention » mais rien dans son livre ne s’éloigne profondément de la vérité des faits. Tout au contraire, il crée la surprise en portant un regard neuf sur un homme d’exception. Y compris à travers un portrait saisissant du personnage, avec son caractère, ses humeurs parfois proches de la folie, sa personnalité comme entièrement possédée par la musique. De fait, il complète, voire remet en cause l’image de celui dont on croyait ne rien ignorer.   

Ce qui fait la qualité du texte, ce qui le rend passionnant tient d’abord à ce regard percutant qui bouleverse des idées reçues. S’y ajoutent une belle écriture, le rythme soutenu de la narration, à la manière d’une symphonie. Á cet égard, les « mouvements » traduisent, avec ardeur, l’enthousiasme et le désespoir suscités par le héros et au cœur de celui-ci. Á travers une suite de chapitres brefs, en quatre parties, c’est une partition qui se déroule. On la sent conforme à ce qui s’est produit maintes fois dans la tête de ce compositeur dans l’âme que son ami Haydn a un jour qualifié « d’être unique ». Unique et dont, ce roman le prouve bien, il n’est pas si simple de faire le tour. L’ouvrage de Matthieu Mégevand  offre plus qu’un énième portrait du maître, il porte un regard neuf sur une figure exceptionnelle du genre humain. 

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kilhoffer | Réponse 17.05.2022 20:44

bonjour je vote pour SÉMI d’Aki SHIMAZAKI, livre magnifiquement écrit sur un sujet d'actualité qui touche beaucoup plus de monde que l'on ne pense.

L'ALGUE D'OR 18.05.2022 00:21

Merci. Votre coup de coeur est bien enregistré

José LaMarre | Réponse 16.05.2022 04:56

Je vote pour Sémi de Aki Shimazaki. Pour l'histoire de Tetsuo et Fujiko. Pour le style succin de l'auteure dont on ne se lasse pas.

L'ALGUE D'OR 18.05.2022 00:22

Merci. Votre coup de coeur est bien enregistré.

José LaMarre | Réponse 16.05.2022 04:51

Je vote pour EM de Kim Thuy. C'est encore une fois la profondeur du récit et un extraordinaire style. Il y a aussi la très belle mise-en-livre ...

L'ALGUE D'OR 18.05.2022 00:24

Merci. Votre coup de coeur est bien enregistré

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Commentaires

31.05 | 20:46

Merci pour votre coup de coeur qui est bien enregistré !

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31.05 | 19:47

Je vote pour Em de Kim Thuy !

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28.05 | 16:05

Merci pour votre coup de coeur qui est bien enregistré !

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28.05 | 07:56

Bonjour, ma préférence va à la Dame d'Alexandrie, je vote pour elle ! Une belle rencontre intrigante dans ce lieu si paisible. Merci pour cette sélection

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